Mission Planète-Urgence
au Parc national de Hwange (Zimbabwe),
12-26 septembre 2009

zèbres girafe mare crépuscule lion rhino

babouin1

Téléchargez le rapport de présentation du projet Pic Vert - Mares de Hwange ici

Album photos :

Hwange_sept09

Journal


Vendredi 11 septembre 2009
Départ en début de soirée de St-Jean pour Lyon-St-Exupéry, vers 18h. Nous passons embrasser les loupiots. L’avion est à l’heure au départ et à l’arrivée. Hélas, c’est CDG, l’aéroport le plus calamiteux de la planète. Roulage à l’arrivée interminable, débarquement sur le tarmac, transport en bus, et marche forcée dans les couloirs de l’aéroport - dont on se demande vraiment par où ils passent pour faire en gros 300 m à vol d’oiseau - pour rejoindre la salle d’embarquement du vol pour Johannesburg (JNB). Il faut 50 minutes pour arriver là depuis l’arrivée en bout de piste. L’embarquement a commencé quand j’arrive.
Ce que je craignais ne manque évidemment pas de survenir (loi de Murphy), nous partons avec 20 mn de retard à cause d’un "problème d’embarquement" nous dit le commandant de bord dans sa langue de bois préférée. J’avais 1h45 pour récupérer mon bagage et réenregistrer à JNB (j’ai deux billets séparés CDG-JNB avec Air France et JNB-VFA (Victoria Falls) avec British Airways. N’ayant aucune idée du temps qu’il faut pour passer l’immigration (1h à Washington récemment, capitale de la première puissance mondiale) je suis franchement inquiet. Pendant le vol, Le chef de cabine recense les problèmes potentiels dûs au départ retardé, et envoie des fax aux vols en correspondance.
A part ça, vol sans histoire.

Samedi 12 septembre
A l’arrivée l’hôtesse d’accueil à la sortie de l’avion me dit d’aller directement en salle de transit et que là l’hôtesse de service s’occupera de faire récupérer mon bagage. J’obtempère. Mauvaise pioche. Pas d’hôtesse d’accueil en salle de transit. Après un ou deux tours de salle, je me présente au comptoir British Airways pour m’enregistrer sur le vol de Victoria Falls et je raconte mon histoire. "On va faire récupérer votre bagage," me dit la dame nonchalamment "mais je n’ai personne pour le moment et je dois enregistrer les passagers derrière vous". Et elle m’envoie m’asseoir en attendant. Après un bon quart d’heure d’impatience, je reviens aux nouvelles. Ah ! fait-elle en me voyant, elle m’avait oublié. Elle décroche son téléphone et appelle un numéro (ce qu’elle aurait parfaitement pu faire la première fois). Pas de réponse. Itérations. Finalement elle me dit (en anglais) : "Désolée, la préposée au bagages est partie, mais pas de problème vous l’aurez demain". Je suis vert. Je lui dis que demain je serai à 200 km de Vic Falls en pleine brousse. Elle me répond en souriant "Si vous préférez, vous pouvez attendre votre bagage et partir demain". Je suis mortifié. Je dois abandonner ici un bagage qui est enregistré pour JNB et pas pour VicFalls. Elle m’a affirmé qu’elle ferait changer l’étiquette de destination, mais je soupçonne qu'il n'en sera rien. Et il n'en sera rien. Et je crains de ne jamais le récupérer, JNB ayant une réputation détestable (voir commentaires dans voyage retour). Pas le choix. Je file, un peu comateux, vers l’embarquement. Je ne pense même pas à prendre comme prévu une bouteille de scotch à la boutique hors taxe. Elle va me manquer.
Même si je m’étais un peu prémuni contre ce genre d’accident en gardant avec moi dans deux sacs cabine, matériel photos, trousse de toilette, godasses de rando, etc.., bref, de quoi pouvoir vivre à peu près normalement, la perspective de cet à peu près m’inquiète terriblement et je crains que cela ne me pourrisse la mission ou ne me transforme en boulet pour les autres. Réjouissante perspective.
J’ai une bonne fenêtre dans l’avion de Vic Falls, mais le temps est gris et brumeux et on ne voit pas le paysage. Trop déprimé pour m’en préoccuper de toutes façons. A l’arrivée, longue attente à l’immigration pour le visa (30$US). Je suis tellement à crans que je mesure un peu pourquoi des voyageurs se retrouvent parfois aux urgences psychiatriques. Quand enfin je peux me présenter au service des bagages après avoir rapidement salué et informé Lucky le représentant de DART (Dete Animal Rescue Trust) et mes futurs compagnons volontaires, l’accueil est cordial. Un groupe de six français qui partait camper en brousse est aussi sans bagages (restés à Francfort). Je verrai passer leurs bagages dans 2 jours à Main Camp... Bref, formalité traditionnelle de bagage égaré. Lucky, confiant, me dit que je l’aurai sans doute demain. J’aimerais le croire.
En route. L’ambiance du groupe me redonne un peu de vigueur morale. Nous enfournons les bagages dans le van, et nous prenons la route. Direction le parc. La route est asphaltée et en bon état. Le paysage est typique, savane arborée, ou forêt clairsemée. Après une bonne heure de route nous arrivons à Hwange, le bourg qui a donné son nom au parc. Région minière. Nous avons croisé une mine à ciel ouvert, et les tours de refroidissement d’une centrale (qui ne fonctionne pas nous dira Steve plus tard). Là le van s’arrête sur un parking où nous attend Steve, naturaliste de DART. Il est en short, barbiche, sec comme un broussard et coiffé du chapeau de brousse qui va avec son air.
Congratulations d’usage. Il s’enquiert du statut des bagages. Pas étonné. A chaque fournée de volontaires il en manque un ou deux. Routine me dit-il d'un air taquin.

Van&4x4

Transfert du van-taxi fermé à la nacelle ouverte, genre baldaquin, coiffée d’une canopée et pourvue de deux banquettes confortables, aménagée à l’arrière du pick-up, un Toyota 4x4 qui sera l’un de nos deux véhicules de base au cours de la mission. Nous reprenons la route qui devient très rapidement une piste classique avec ses zones de "tôle ondulée" infernales et sa poussière. Steve est disert, il nous parle de la mission et nous donne des indications sur les zones que nous traversons. Enfin après une grosse heure de piste, nous arrivons au camp de Sinamatella, posé sur la plateforme sommitale d’une colline qui s’étire d’est en ouest sur un ou deux km au dessus du plateau basaltique (altitude moyenne du lieu, environ mille mètres).
Sue l’épouse de Steve, à l'allure aussi british que son mari, nous accueille avec une chaleur toute empreinte de la belle tradition britannique… (ils se prétendent et sont Zimbabwéens tous les deux, mais naturalisés). Déchargement des bagages. Nous sommes répartis dans deux bungalows de deux chambres. Je partagerai la mienne avec Jean-Pierre. Steve nous demande de prendre du bon temps, et de nous détendre pour le reste de la journée. Bien besoin après le petit enfer du matin. Pas d’eau hélas au robinet. Ce problème sera permanent pendant tout le séjour, à cause de l’adduction en cours de réfection. Heureusement un robinet extérieur nous consent un confort minimaliste.

prairie_sinamatella

Le Parc National de Hwange, Zimbabwe


Créé en 1929 sur une ancienne réserve de chasse royale. Superficie de 14650 km2, soit la moitié de la Belgique. Situé à l’ouest du Zimbabwe, longe la frontière avec le Botswana. Milieu est rocheux à l'ouest (grès rouge) du coté des collines de Sinamatella, et sableux - sables anciens du Kalahari sur un socle basaltique profond - au sud et à l'est du coté de Main Camp, où prédomine un boisement clairsemé (savane arborée) dont la vedette est le teck de Rhodésie, espèce spécifique de cette région d’Afrique (voir texte). Latitude 18°38’, Altitude moyenne: ~1000m (grand plateau central sud-africain), climat de type semi-aride avec une saison humide de novembre à mars, et une saison (totalement) sèche. Les deux tiers sud du parc sont un sanctuaire faunistique pratiquement inaccessible (sauf aux braconniers peut-être), aucune voie d'accès carrossable n'étant disponible.
Lors de sa création le parc était largement dépourvu de faune à cause de l’absence totale d’eau pendant la saison sèche . Le creusement de 57 mares voulues par l'initiateur du parc l’a transformé en une réserve naturelle d'une exceptionnelle richesse. Aujourd’hui, la faune du parc compte 107 espèces de mammifères et 412 espèces d’oiseaux. Mais le prix à payer pour cela est le maintien en eau d'une soixantaine de mares pendant la saison sèche.

Dans la situation économique actuelle, l'équipe gestionnaire ne bénéficie d’aucune subvention d’état. Le parc doit subvenir à ses propres besoins. Le tourisme et la chasse dans la zone cynégétique lui permettent difficilement de survivre financièrement. Le pays a connu une sécheresse dévastatrice en 2005, dont la population animale a lourdement souffert. Cette situation dramatique a induit des initiatives de soutien d’associations de protection de l'environnement et de la faune sauvage, depuis cette date coordonnées dans une structure créée en 2006 et appelée Friends of Hwange Trust qui a pris en charge 10 importants points d'eau du parc. Le collectif assure l'alimentation en fuel des pompes et leur maintenance (un employé à plein temps) pour l’alimentation en eau de ces mares. Le coût de ce soutien est très élevé car une pompe consomme 600 l de fuel par mois (environ 900$US). L'association étudie aussi un projet de pompage éolien/solaire pour remplacer le technique actuelle ruineuse et polluante. Lecteur, lectrice, n’hésitez pas à aider Friends of Hwange financièrement. Le parc est budgétairement sur le fil du rasoir et sa survie est loin d'être assurée.

Dans ce contexte, le soutien de Planète-Urgence et de ses volontaires est évidemment précieux aux équipes qui animent la vie du parc. Les volontaires de cette mission étaient basés les quatre premiers jours à Umtbishi, environ 10km à l'est de Main Camp, pour le programme lions, puis à Sinamatella pour le suivi des rhinocéros noirs.

Liens : Friends of Hwange Trust
Wildlife Environment Zimbabwe (WEZ) (Zimbabwe)
Save Hwange Trust (Afrique du Sud)
Save Foundation (Australie)
Hwange Conservation Society (UK)

Zimbabwe : Situation politique tristement notoire. Le pays est effondré économiquement. Il n’a plus de monnaie nationale. Le dollar US et le rand sud-africain sont désormais les monnaies de substitution reconnues et utilisées. Mais pas de pièces. Donc rien à moins de 1$. A cette particularité près, le visiteur de Victoria Falls ne décèle aucune différence qualitative avec les autres sites touristiques africains sub-sahariens.

Les bagages déposés, je suis impatient de découvrir l’environnement, et j’avance vers la ligne d’arbres qui semble border la plateforme sommitale de la colline pour apprécier le point de vue. Pétard de Zeus, quel choc ! Là, sous mes pieds, droit devant, cent mètres plus bas, s’étend une immense prairie ornée de quelques grands acacias emblématiques, où paissent des groupes de zèbres et d’impalas, des girafes nonchalantes, quelques familles de phacochères, et de petits groupes de pintades, dans une belle lumière dorée de fin d’après-midi. C’est fantastiquement beau. Impression de déboucher soudain au dessus du paradis terrestre redécouvert. Même vertige que lorsque la caméra de Martin Ritt vous coupait le souffle, émergeant de derrière le haut des tribunes, elle s’élevait doucement et silencieusement, démasquant doucement l’immense stade bondé, éclatant de lumière, et soudain mugissant, travelling vertical vertigineux de la scène finale de The Rose. Quel ravissement.
La prairie est parcourue d’est en ouest par une rivière saisonnière sinueuse et asséchée - nous sommes en fin de saison sèche - la Sinamatella. Quelques mares résiduelles subsistent au fond de son lit, qui miroitent faiblement. Au-delà, la forêt clairsemée commence et s’étend aussi loin que le regard porte. Un double ligne de collines lointaines baignées de leur brume du soir, ferme la perspective. Je ne me lasserai pas de ce spectacle jusqu’au dernier matin.
L’impression aérienne est accentuée par la pente très abrupte, couverte d’un taillis épais, par laquelle la colline dévale brutalement depuis la plateforme du camp vers le plateau qu’elle domine.
Retour au bungalow de Steve et Sue (S&S) qui doit être notre lieu de séjour privilégié ("This is your place, don’t stay in your rooms !" nous dit Steve). Thé, café, bière, et pâtisseries, nous attendent sur la terrasse abritée. Je me jette poliment sur une mousse. La déprime est derrière moi.
Il ne fait pas trop chaud, 32-33°. Steve a depuis peu un wifi, qui coûte très cher dit-il, et que je n’utilise donc que pour un bref message à la maison. Tout le monde se retrouve sur la terrasse. L’ambiance est détendue, les volontaires sont tout à la découverte de leur nouveau décor, et aussi d’eux-mêmes. Steve me réaffirme qu’aucun bagage n’a jamais été perdu et que je peux compter sur le mien pour demain. Il se trompe de deux jours, mais il a raison sur le fond. La nuit tombe vite, vers 18h30.
La savane brûle au loin. Nous verrons rougeoyer l’horizon plus tard dans la soirée. D’après Steve, le feu est dû aux braconniers qui n’éteignent pas leurs feux de camps. L’incendie peut durer des semaines et se propager sur des dizaines de km. Nous aurons l’occasion de le constater. Mais dans cet étage forestier très clairsemé il n'a pas de conséquence dramatique pour le milieu. Le dîner clôt une bien longue journée. Avec une attraction surprise : une hyène passe à quelques mètres devant la maison. Steve et Sue en sont baba. Ils n’ont jamais vu ça. A croire qu’elle est venue voir à quoi ressemblent les volontaires PU... Nous observerons longtemps à la jumelle ses yeux qui brillent dans l’obscurité, à la distance prudente à laquelle elle tiendra pour un moment son affût de quelque opportunité gastronomique, avant de disparaître.
Fin de soirée vers 22h. Je cours me mettre au lit et je dors comme une souche, après avoir découvert avec effroi que je n’ai pas de dentifrice.

Dimanche 13 septembre
Réveil avec le petit jour, 6h, et les premiers chants d’oiseaux. Vite habillé je sors faire le tour du quartier. La prairie en bas est encore obscure. Le concert matinal va crescendo avec une dominante fortissimo dont je découvre qu’elle est l’œuvre des moineaux-tisserins incomparablement plus bruyants que nos bruyants moineaux. Ils font un potin (sympathique) de tous les diables.

Daman

Je vois pointer derrière un rocher (photo) le nez curieux et trop mignon de mon premier mammifère inconnu du jour: un daman des steppes, dont je découvrirai qu’ils peuplent les rochers qui bordent le ravin. Les oiseaux sont nombreux devant la terrasse où S&S jettent leurs miettes. Petits calaos, à bec rouge et à bec jaune, tisserins à poitrine dorée (golden breasted), étourneaux métalliques, délicieux cordons bleus, bulbuls communs, etc... Tous vont ensuite se désaltérer et se baigner dans l’abreuvoir disposé sous un arbre au bord du ravin. Un couple de mangoustes naines s’étire et joue sur un rocher, puis vient s’abreuver (photos).

mangoustes

Délicieuses. Petit enchantement matinal. Ariane émerge à son tour, jumelles autour du cou. Elle m’offrira son tube de pâte dentifrice de réserve, générosité inappréciable.
Tout le monde se retrouve vers 8h30 autour petit déjeuner, thé ou café (en poudre), céréales, toasts, margarine jaunâtre, assez liquide, et bien rance, en guise de beurre, mais c’est la brousse et on fait avec, dans la bonne humeur. Steve est un grand buveur de thé.
Un pick-up 4x4 arrive. Dave et son adjoint Lucky en sortent, qui assureront notre encadrement pour le reste de cette semaine. Présentations et autres civilités. Puis nous embarquons, trois dans un véhicule, quatre dans l’autre, et nous partons vers Umtbishi (120 km) pour 3 à 4 heures de piste selon Dave. Nous résiderons là-bas pendant cette première semaine, pour participer au suivi des lions avec l’équipe d’Oxford. Beau parcours.

LaRoute

La route a servi de coupe-feu à l’incendie, noire à gauche, jaune à droite. Frappant. Très photogénique. Nous faisons de brefs arrêts près de quelques mares (voir encadré sur le PNH), où nous n’observons que quelques rares oiseaux - sauf pour les vanneaux forgerons (blacksmith plover) présents partout. Fort contraste avec ce que j’ai connu au cours des missions à Waza et à Pendjari, mais qui s’explique très bien en termes climatiques. C’est la fin de l’hiver ici (rigoureux en général) et les nombreuses espèces migratrices sont encore au nord.
Arrêt à la mare de Shumba (prononcer tshumba). Deux groupes de koudous (antilopes d’Afrique australe), milan à bec jaune (yellow beak kite, espèce africaine, migratrice, très commune).
Pique-nique sur la très jolie aire aménagée de Shumba, fermée par une clôture métallique (pour éviter les visites inopportunes de grands fauves), avec rotonde-gloriette, tables de pique-nique, toilettes, le tout remarquablement propre et entretenu par plusieurs employés. Ce type d’aménagement est une constante dans le parc.

Shumba

Pique-nique léger mais agréable. Tout le monde a le sourire. Je découvre que Dave est aussi ornithophile. Nous nous entendrons bien.
Reprise rapide de la route dès le déjeuner terminé. Nous arrivons à une route asphaltée, en pas très bon état, mais bonne surprise néanmoins, ne serait-ce que pour la poussière.
[…]
Arrêts successifs près de plusieurs mares (Mopane, Danga, Shape, White hill, Guvalala) assez désertes. Des rolliers (d’Abyssinie) au bord de la route, de plus en plus de pies-grièches à longues queues (long tail shrikes), un beau nid de rapace dans un arbre.
Nous arrivons à Umtbishi vers 16h30, hameau de quelques maisons, toutes ceintes d’une haute clôture métallique pas très heureuse. Accueil chaleureux de Nicky, qui contribue bénévolement à la cuisine, et de Nancy la cuisinière en titre récemment embauchée, et très souriante.

Umtbishi

La maison est grande, avec quatre chambres à la disposition des volontaires, salle de bains, cuisine, grand séjour avec cheminée meublé de canapés et d’une grande table, et une terrasse coté jardin face à la brousse du parc. Toutes les pièces sont pourvues au sol d’un très beau parquet. C’est une résidence de luxe. On est loin de la hutte de pisé au sol de terre battu que j’avais imaginée à partir des histoires que m’avaient racontées Anne et Cécilia à Pendjari l'an dernier. C’est Byzance, en plutôt mieux.
Le couple Hamlet-Ophélia occupe une chambre, Jean-Pierre et moi reprenons nous habitudes de cohabitation dans la chambre voisine, Ariane, Marlène, et Michèle partagent la grande chambre du fond, tandis que Nicky occupe celle individuelle attenante. Dave dort dans sa chambre-bureau. Une serviette de bain est posée au pied de chaque lit. Savonnette sur le lavabo de la salle se bains et cosmétiques sur une étagères. Byzance vous dis-je.
Dave nous informe que la chasse d’eau des toilettes est en rade. Acrobaties conséquentes donc, pour en gérer le fonctionnement au moyen d’un seau d’eau rempli dans la salle de bains attenante.

cheminée

Enfin une bonne douche après cette découverte des lieux. Le chauffe-eau est une cheminée à foyer ouvert, extérieure, au dessus de laquelle est posé le réservoir (métallique) d’eau (photo). Chauffe-eau à bois. Pratique.
Long moment de détente ensuite au cours duquel je peux découvrir les guides de faune et ornitho sur les étagères du séjour, en buvant une première bière. Dave feuillette le même Sinclair et al. que le mien sur les oiseaux du sud africain, dans une édition en plus grand format.
Plus tard arrive Nic, thésard d’Oxford, avec qui je bavarde assez longtemps de son travail de thèse. Il semble ramer un peu pour accumuler assez de données expérimentales – son sujet est quelque chose comme le devenir du jeune lion - mais le candidat choisi a filé avec maman, Dieu sait où. Dave nous fait goûter le vin blanc (ordinaire) d’Afrique du Sud. Pas pire, il a un peu le coté puissant du viognier. Dîner agréable aux cotés de Nic, Dave et Nicky. J’ai un peu forcé sur le vin blanc. Nous parlons du parc, et de ses 14650 km2 (superficie de la moitié de la Belgique) dont les deux tiers sont inaccessibles, et du braconnage, dévastateur, plaie universelle.
Dispersion après le dîner. Les gens s’immergent dans les guides de terrain, ou prennent l’air sur la terrasse. Coupure électrique pendant une petite demi-heure. Soirée aux chandelles. Le ciel est magnifique. Discussion sur les étoiles avec les filles. Je leur montre là où devrait être la Croix du Sud, déjà trop basse à cette heure, mais les pointeurs sont encore là. Après avoir commencé par la différence entre planètes et étoiles, on parle univers, big-bang, le vin blanc aidant bien à la dissertation. Elles sont totalement imperméables à la poésie de la nucléosynthèse stellaire, mais la carte du ciel ça marche bien par contre. Rendez-vous demain soir, ou plus tard, pour avancer sur l’exploration du ciel du grand sud. Pas de nouvelle de mon bagage. Au lit à 22h. Sommeil de plomb.

Les acteurs de la mission


1. Les Pros
A) Du programme DART:
- Steve, cheville ouvrière du programme DART rhinos noirs, ancien prof de biologie dans la banlieue de Birmingham (bien plus dangereuse que la brousse). Petite raideur british mais qu’on sent brûlant dedans.
- Sue, épouse et collaboratrice de Steve, et aussi cuisinière.
- Trevor, le financier sponsor, tour operator à Vic Falls, croisé un soir à Sinamatella.
- Dave & Lucky, encadrement et transport des volontaires. Bons compagnons et moniteurs de birdwatching.
B) Du programme Lions (U. Oxford):
- Brent, pilier du programme lions. Émouvant dans son attachement à ses protégés, raide british mais qu’on sent brûlant dedans (Cette répétition n'est pas le fait d'un rédacteur distrait : Brent et Steve sont consumés par la même passion - réjouissante - de leur travail.)
- Nic, thésard d'Oxford U. sur ce programme. Grand ado nonchalant au sourire permanent. Attachant.
- Lucy et Nicky, nos souriantes cuisinières à Umtbishi.

2. Les volontaires PU
- Michèle et son frère Jean-Pierre: retraités tous les deux. Michèle, fort diserte, en est à sa 3ème mission à Hwange. Elle y fera souvent référence. Ils ont apporté des quantités impressionnantes de vin, foie gras et autres gâteries, dont nous profiterons pendant tout le séjour. Jean-Pierre sera mon compagnon de chambrée à Umtbishi et à Sinamatella. Couche-tôt et discret.
Hamlet et Ophélia: Les plus jeunes de l’équipe. Approchent de la trentaine. Ils sont en route pour un tour du monde. Hamlet, ingénieur, Ophélia dans la com.
- Ariane - Petite quarantaine. 15 ans de théâtre chez Galabru, ensuite à l’accueil de la tour Eiffel. Grande voyageuse. Expérimentée, organisée, curieuse de tout, souriante, d’humeur égale, prévenante. Impitoyable pour mes écarts de voix. Convertie pendant cette mission à l'ornithophilie.
- Marlène - Petite trentaine. Assistante de direction. La plus grande de l’équipe. Silhouette et démarche flottante de la ballerine qu’elle fût ou faillit être. Compagnon convivial au caractère bien trempé, un rien abrupte à l'occasion. Nous avions tous les trois, Ariane, Marlène et moi, tendance à nous retrouver dans les transports et sur le terrain. Tropisme naturel.
- J’étais le 7ème.

Lundi 14 septembre
Réveil à l’aube vers 6h. Je traîne au lit en attendant que le jour se lève un peu. Puis tour exploratoire du grand terrain (disons 2000m2) qui entoure la maison. Il fait très frais, environ 8-10°. Gros terrier à entrées multiples dans un des coins, qui se révèlera être l’œuvre du lièvre sauteur (springhare), un joli rongeur nocturne aux allures de mini kangourou. Nous assisterons dans quelques jours à la pantomine burlesque de leurs yeux bondissants dans la nuit sur la mare. Peu d’oiseaux encore, ils seront plus présents vers 7h30 après le lever du soleil.
Un chacal crie, coté parc, au-delà de la clôture, pas très loin. Les chants d’oiseaux sonnent enfin le jour nouveau dans les arbres. J’identifie sans mal le southern black flycatcher (melaenornis pammelaina), un gobe mouche noir, noir de jais, qui pose sans réticence pour quelques portraits. Un gros passereau aux allures de grive musicienne pourrait être un groundscraper thrush, malgré la forme du bec plus épais que celui d'une grive. Dave arrive, nous bavardons, de notre passion commune, "You should stick to me" me dit-il. Avec plaisir réponds-je. Il me sera d’un grand secours pour identifier les espèces locales, son coté amateur (excessif ?) de bière ajoutant à la convivialité ornithologique. Je lui montre ma grive. Après examen, discussion, et réflexion, il a le trait de lumière : c’est en fait une femelle d’étourneau améthyste (plum colored starling). Donc le mâle n’est pas loin dit-il. Je le trouverai plus tard, s’abreuvant au point d’eau, dans la propriété voisine (photo du couple). Les arbres sont maintenant pleins d’oiseaux bruyants : Blue eared starling, Lamprotornis chalibaeus (merle métallique commun dans le Serle et Morel, Delachaux et Niestlé), groupe de jolis golden breasted buntings, emberiza flaviventris (bruant à poitrine dorée, tête de bruant fou), southern black tit, parus niger (mésange noire du sud), un couple de jolis perroquets (Meyer’s parrott) passe, un loriot à tête noire (black headed oriole) chante quelque part dans le arbres. Les arbres justement, Dave m’en montre une espèce locale emblématique, le Umtbishi du nom du lieu (pas trouvé sur le web, voir détails plus bas), un teck qui produit de jolies graines rouge. Il nous en reparlera.
Petit déjeuner collectif dans une ambiance de vacances.
Vers 10h30 Dave nous convoque pour une présentation du milieu naturel du parc et de sa faune. Le parc fût autrefois entièrement clôt. La clôture n’a pas résisté à la famine de la dernière décennie. La reconstruction n’est pas envisagée. Sa pertinence est discutée. Le parc souffre d’une lourde surpopulation d’éléphants. Ils sont 20000 officiellement, le double pour certains. Les dégâts qu’ils occasionnent au milieu naturel sont très lourds, nous auront tous les jours l’occasion de le constater. [Chiffres : Un éléphant consomme 5% de son poids en nourriture par jour, soit environ 300kg pour une adulte, 20000 éléphants prélèvent donc quotidiennement 6000 tonnes de la végétation du parc.]. La surpopulation est contenue par des mesures d’abattage annuelles (culling). La harde est regroupée et abattue par avion en quelques minutes. Les animaux sont immédiatement dépecés et la viande mise à sécher. Seg va être folle en apprenant ça. La reproduction des légumineuses que sont les acacias qui constituent une grande partie de la végétation forestière du PNH (les baobabs sont aussi des légumineuses, comme les arachides et les haricots…, ainsi va la botanique), requiert que les graines aient préalablement transité par le système digestif d’herbivores pour activer la germination, ce qui en fait un processus incertain, et très long.
Le PNH est une ancienne partie du désert du Kalahari, que l’évolution climatique a fertilisé et que l’homme a ensuite domestiqué. Le sol très sablonneux garde les traces de son histoire, ce sable est déposé sur un socle basaltique et sédimentaire ancien qui contient une abondante nappe phréatique qui permet de pourvoir largement aux besoins en eau du parc et de la communauté humaine qui y vit (la pelouse de la maison à Umtbishi est arrosée presque en permanence). La végétation a développé cette particularité adaptative d’aller chercher très profondément, jusqu'à environ 70m, l’eau dont elle a besoin. Ainsi, les tecks de la forêt sont prolongés d’un colossal système de racines (30% en dessus du sol, 70% en dessous, nous dit Dave). [Il s’agit du teck du Zambèze, baikiaea plurijuga, aussi appelé KS (Kalahari Sands) teak en anglais, espèce endémique d’Afrique australe, cf KS teak ].
Après ce passionnant petit séminaire, nous passons à la formation détection des signaux de balise. Examen d’un collier radio VHF, et d’un tuner accordable pour détecter l'émission. Dave vient de recevoir un modèle nouveau de Planète-Urgence, mais sa portée est déplorablement courte. Il me demande de trouver pourquoi (rires des autres). Je lui demande le manuel de l’utilisateur, dont Hamlet s’empare bientôt pour s’y immerger et ne pas me le rendre. J’explique alors à Dave en riant que c’était inespéré pour moi car il est rare que l’on voie quelqu’un s’emparer aussi avidement de la patate chaude. Besoin de visibilité sans doute. Hamlet étant du métier, il hérite officiellement de la charge et je suis fort aise d’en être affranchi. Il y passera longtemps. Je découvrirai plus tard, une fois rentré en France, qu’il s’agit d’un appareil destiné à l’écoute du trafic radio et qui n’a simplement pas la sensibilité requise pour cet usage (confirmé par L-M.P. le coordinateur de PU).
Exercices d’orientation d’antenne et de recherche de balise ensuite. Ces antennes sont des Yagis 3 ou 4 éléments, on doit pouvoir gagner un facteur appréciable sur le gain (quelques db au moins) en les allongeant un peu et en ajoutant un ou deux dipôles. Je regarderai ça en rentrant.
Long moment de détente ensuite avant le déjeuner, apprécié.
14h nous partons pour Main Camp à une dizaine de km vers l'ouest, où est située la base logistique du programme lions. Là nous rencontrons Brent (U.Oxford), pilier du programme, dont il nous fait un bref historique: En 1999, il a été constaté que la population de lions mâles dans le secteur de Hwange était dramatiquement basse, d’un facteur trois environ inférieure à la normale. Cette situation fût imputée à la chasse aux trophées, pratiquée légalement dans la zone périphérique du parc. Les 60 têtes par an autorisées à cette époque épuisaient la population mâle à l’intérieur du parc, avec un flux sortant trop élevé. Le programme lions fût alors décidé pour étudier l’évolution de la population de lions du parc et déterminer le point d’équilibre de cette interface. L’interdiction de chasser dans la zone cynégétique fût décrétée en 2004. La population de lions mâles dans le parc a retrouvé son niveau naturel depuis deux ou trois ans maintenant, et la chasse va à nouveau être autorisée, avec deux lions tirés, à partir de l’an prochain. Brent nous explique avec retenue qu'il lui est pénible de savoir que ses protégés vont à nouveau pourvoir certaines résidences de luxe en descentes de lit et autres trophées au dessus des portes, mais il fait contre cette dure mauvaise fortune bon cœur britannique. Le massacre des sujets de son éminente Majesté la Nature ne saurait amener un bon sujet de sa Gracieuse Majesté la reine d’Angleterre à faillir d’émotion. Never complain, never explain ! On perçoit quand même très bien la grande amertume qu'il tait. La chasse - lions, buffles, et autres espèces, tarifs sur demande auprès des agences spécialisées, compter 15000€ taxes comprises pour un lion - et le tourisme constituent les seules ressources du parc, qui en manque dramatiquement. Bon. (cf Lion project pour le programme lions.)
Brent nous explique ensuite ce qui va se passer dans les trois jours à venir. Le matin, recherche de traces sur un des transects (parcours déterminé) habituels de l'équipe de recherche. L’après-midi, traitement (darting) d’un individu pour changer (batterie épuisée) ou poser un collier. Il nous décrit à nouveau le matériel.
Petite interruption pour moi : On vient nous informer que des bagages sont arrivés. Je vais sur place avec Lucky. Hélas le mien n’y est pas. Je laverai short et T-shirt ce soir.
Ensuite nous allons sur le terrain pour un exercice d’utilisation du GPS et d’initiation à la lecture des traces d’animaux. Nous trouvons facilement toutes sortes de traces que Brent, Nic et Dave nous aident à identifier. J’aime beaucoup cet exercice et la perspective de ce jeu me fascine. Marlène m’enseigne le jeu du craché de crottes de koudous qu’elle a appris en Afrique du Sud. Celui qui crache le plus loin gagne. Je la bats facile.
Sur le chemin du retour à Umtbishi, Dave nous donne encore un petit cours de naturalisme local avec une petite colonie de moineaux-tisserins à sourcil blanc (il existe 63 espèces de tisserins). Chaque colonie comporte en gros une douzaine de nids en boule d’herbes sèches tressées, accessibles par un trou aménagé dans la partie inférieure. La colonie ne produit qu’une nichée, alimentée par l’ensemble de la communauté (ça me parait bizarre), et encore plus surprenant, les nids sont toujours installés du coté ouest de l’arbre qui les héberge. Facile à vérifier, incontestable. Il semble qu’aucune explication convaincante de cette particularité cardinale n’ait été établie ou proposée.

mare_Makwa

Ce soir nous allons voir le coucher de soleil en prenant l’apéritif au bord de la jolie mare de Makwa. Nous sommes harcelés par de petits insectes, genre mouches, qui se révèlent être des abeilles ! Intrépides, obstinées, s’insinuant partout, mais heureusement sans autre inconvénient. Toasts de foie gras apporté par M&J-P arrosé de coteau du Layon apporté par O&H. Nous passons un très agréable moment. Un couple d’oies d’Egypte est installé sur l’autre rive, un croco joue à nous faire peur, l’œil au raz de l’eau, les filles adorent, une bande de babouins s’installe pour la nuit. C’est l’Afrique. Un grand arbre mort est dressé au milieu de la mare. Indestructible me dit Dave, c’est un lead-tree (arbre-plomb) dont le bois est d’une exceptionnelle dureté. Il peut rester ainsi durant des siècles. Un sujet vivant sur notre rive nous domine de ses vingt ou trente mètres. Fascinant.
Nous rentrons à la nuit tombée, vers 19h. Dîner agréable comme la veille. […] . Au lit vers 22h après une courte soirée de bavardages conviviaux. J’ai encore un peu abusé de la bière et du vin blanc, plus du vin rouge cette fois. Réveil nocturne la bouche affreusement asséchée. Pénible.

Mardi 15 septembre
Lever 5h30. Petit déjeuner expédié. Départ à 6h30 pour Main Camp où nous allons retrouver Brent et Nic pour la recherche de traces. Il fait une mordante fraîcheur, 8-10° (la température dans la région descend la nuit jusque vers -5° de juin à août). J’embarque avec O&A. Hamlet sans consulter personne, s’engouffre dans la cabine à coté du chauffeur où il sera à l’abri du vent. Ophélia n’est pas ravie du tout de cette petite muflerie et lui fait savoir vertement. No comment. Nous roulons.
Michèle sur l’autre véhicule valait la photo, emmitouflée qu’elle était, jusqu’aux oreilles, dans deux grosses couvertures. En plein vent il ne faut vraiment pas chaud, mais rien d’insupportable néanmoins. Je ne sors pas le K-way, et me contente de mon sweat en laine polaire. A Main Camp nous attendons Brent un moment. Ariane et moi tuons le temps en birdwatchant. Grey lourie, tisserins divers, un passereau jaune à œil rouge pas identifié.

transect_Nic

Brent et Nic arrivent. En route. Chaque véhicule part sur un transect différent. Nous roulons jusqu’au point de départ. Puis, Lucky au volant, Nic assis sur le capot devant, à lire la piste, Ariane, Marlène et Michel sur la nacelle. Chouette ambiance. Les traces défilent, que je m’applique à lire derrière Nic qui les énonce, les filles sont à la saisie des données et à la lecture de mon GPS (distance parcourue depuis le départ). Cette édition du matin des dernières nouvelles de la nature me fascine totalement. J’aimerais apprendre à lire couramment… Lion (1 seul), éléphants (des tonnes), girafes, zèbres (nombreux), hippotragues et sables, koudous (légions), hyènes, porc-épic, ils ont tous pris la piste sur de plus ou moins grandes distances, ou l’ont traversée. La forêt est par moments assez dense. En passant : rollier pourpre, rock bunting, white crested helmet shrike.
Nous croisons deux magnifiques koudous mâles mais lucky ne juge pas bon de s’arrêter, puis une patrouille de gardes armés jusqu’aux dents. Saluts cordiaux réciproques. Et plus loin grosse surprise, une magnifique hyène tachetée s’éloigne derrière un buisson à notre passage, en plein jour. Rareté (photos). Elle prend son temps et nous observe un peu avant de disparaître.
Nous retrouvons les autres à la mare de Guvalala où nous sommes déjà passés plusieurs fois, pour le pique-nique. Déjeuner sur la plateforme, en suivant les va-et-vient autour du plan d’eau. Je suis frappé par quelques individus d’un groupe de koudous qui semblent pâturer une zone sans aucune végétation alors qu’il y a de l’herbe quelques mètres plus loin. Brent me dit qu’ils lèchent les plaques de sel qui se forment en surface (l’eau est incroyablement calcaire ici). Sur l’eau, little grebe (grebe castagneux), sur la berge, three banded plover (gravelot à triple collier), autour de Gabar, pluviers forgerons comme toujours, et un pipit non identifié précisément. Un merle métallique effronté vient picorer les miettes sous notre nez. Photo facile. Chaleur et poussière de la mi-journée. Le soleil est au zénith, et le volontaire somnole vaguement. Hamlet a son casque de baladeur sur les oreilles. Etonnant.
Brent nous briefe: ce matin les traces d’un jeune lion ont été repérées. Nous irons sur le site faire de la "repasse" - cris de détresse de proies potentielles préenregistrés émis au moyen d’un magnétophone, pour attirer l’animal (ce qu’on fait chez nous pour le recensement des chevêches en mars-avril - appels du mâle dans ce cas). En attendant retour à Umtbishi pour laisser passer les heures trop chaudes. En passant, Lucky s’arrête au poste de police pour voir si par hasard mon bagage y serait. Je l’accompagne. Ô soulagement ! il m’attend sagement, seul, dans le coin des bagages récupérés. Enfin.
Je l’ouvre en arrivant. Il a été inspecté. Bazar noir à l’intérieur. Tout chamboulé, papiers et documents froissés, mais rien de volé, ni de cassé.
Le temps de prendre un café et d’écrire quelques notes, et nous repartons. Même route que ce matin. Nous croisons en roulant une magnifique girafe femelle et son poulain, encore une fois sans nous arrêter. Grrr…
Beaucoup de gens sur le site. Brent nous fait nous éloigner un peu pour éviter d’effrayer inutilement le jeune lion. Ils préparent leur matériel de darting, et passent une séquence de cris de détresse de phacochère blessé, qui vous fendent le cœur, mais sans doute susceptible de faire saliver le lion le moins affamé. Hélas sans résultat. Les petites abeilles recommencent à nous rendre la vie dure. La nuit tombe doucement. Appel d’un black crowned tchagra (ressemble à un petit coucal, même famille que le tropical boubou). Deux autres séquences de cris de détresse suivent la première, toujours sans résultat. Il faut nous résoudre à abandonner. Ainsi va la vie des éthologistes sur le terrain.
Moteur, nous rentrons. Après une quinzaine de minutes de piste, une lionne (ou un lion subadulte ?) couchée apparaît dans les phares du 1er véhicule. Grosse et bonne surprise. Elle a l’air un peu étonnée et embarrassée à la fois. Elle se lève péniblement et s’en va, laissant apparaître une autre femelle, connue de Nic, la n° 36, qu’il a vu, enceinte jusqu’au ras du sol, la semaine dernière. Elle a donc probablement une portée avec elle.
Nous manoeuvrons pour la contourner. Puis route vers nos bases respectives. Les chauffeurs roulent vite. Il fait bien bien frais. Pas de chance, nous sommes trop près derrière l’autre pick-up, dure partie de mange-poussière. 20h à Umtbishi.
Enfin une douche et des fringues propres.
Tout le monde est fatigué. Soirée ultra courte.

Mercredi 16 septembre
Lever 5h. Orion est au zénith. Majesté galactique. Sirius en son Grand Chien, à coté, est magnifique. Je traîne et je rêve jusqu'au petit déj'.
Dave nous briefe après : aujourd’hui les deux équipes partent séparément. Nous nous retrouverons à Ngwashla au sud de Kennedy pour pique-niquer. Il faut une personne de plus dans l’autre véhicule. Nous y collons d'autorité Michèle qui avait la malchance de ne pas être là au bon moment, et qui, lorsqu’on l’informe au retour de sa chambre, s’incline de fort mauvais gré en ronchonnant furieusement. Je la comprends. Les 4 qui restent sont Ariane, Marlène, Jean-Pierre et moi, Nous partons une bonne demi-heure après le premier véhicule pour prendre Brent à Main Camp. Dave se fait attendre. Il avait une tâche urgente à accomplir avant de partir avec nous. Birding en attendant : long billed grombec (genre grimpereau), yellow-fronted canary, lizard buzzard, puis genre CESSNA 153 qui entre dans le village et se présente devant son hangar. Drôle. Brent arrive avec une bonne heure de retard.
En route pour le comptage, du coté de Kennedy. Aujourd’hui je me colle à la saisie des données sur le GPS, pendant que les filles font de la bronzette derrière. Joli parcours, mais peu de traces. Nous rencontrons quelques koudous et girafes. Fin de transect à Kennedy (cf carte). L’aire aménagée est superbement entretenue, comme à Shumba. Pipi et on repart. Mise en œuvre du tracking. Je me colle à l’antenne tout en discutant avec Brent de l’amélioration de la technique. Il faut faire tourner l’antenne de 360° en permanence, en changeant le plan de polarisation une fois sur deux (les lions sont parfois couchés). Il faut aussi changer régulièrement la fréquence de recherche (mémorisée dans les présélections) car les colliers émetteurs ont des fréquences voisines mais différentes, qui permettent d’identifier chaque individu. Il y a aussi une antenne verticale fixe sur le toit de la cabine et un opérateur (Jean-Pierre en l’occurrence) qui écoute le signal sur un autre tuner. Je pratique l’exercice un moment, sans détecter le bip-bip régulier qui signe la présence du collier avec un lion dedans à moins d’un km. Après avoir passé l’antenne aux filles, je bavarde un peu avec Brent, d’amélioration de la technique d’abord, antenne et tuner, puis de notre activité ici. Il fait aussi de l’ornithologie de terrain (il m’aidera bien en plusieurs occasions) lorsqu’il rentre en Angleterre. "Very rewarding activity" me dit-il. Il m’interroge sur mon activité scientifique (passée). Il a un BSc de gestion des milieux naturels, qui l’a préparé à son travail ici. J’aime bien sa nature sobre.

tracteur

Nous doublons un tracteur tirant un traîneau qui égalise la piste. J’en suis baba. Même l’entretien des routes fonctionne.

courroie_ventilo

Un peu plus loin Dave arrête le pick-up. Alarme sécurité thermique. Il lève le capot. Courroie de ventilateur pétée. Heureusement il en a une de rechange. Malheureusement la mise en place prend une bonne heure, pendant laquelle Dave et Brent galèrent laborieusement dans la chaleur de la mi-journée, penchés sur le moteur ou couchés dessous à débloquer les tendeurs de courroies. Le cagnard est impitoyable. La nacelle s’organise pour résister à la dessiccation totale, en tendant une couverture-canopée sur les arceaux de protection. Je propose de donner un coup de main, sans autre résultat que des paroles de réconfort et des sourires amicaux. Finalement ils viennent à bout du problème et nous repartons. Pas d’autre incident jusqu’à destination où une immense prairie où paissent nonchalamment zèbres, girafes, impalas et phacochères, nous accueille, puis l’aire de pique-nique enfin avec de l’ombre, où nos collègues se demandaient ce qui nous était arrivé (2h de retard). Ravissantes huppes violettes et déjeuner frugal.

brousse

Dès la collation terminée, Brent fait une recherche radio et, bingo ! détecte le collier de Jericho, un des jeunes lions équipés d’un émetteur. Nous levons le camp immédiatement et les deux pick-ups entrent dans la brousse. Ils y font plus de dégâts qu’un éléphant en couchant de nombreux jeunes arbres, mais pas d’autre moyen pour approcher les animaux suivis. La traque dure un bon moment, Brent à la manœuvre sur l’antenne, Dave au volant. Nous faisons un ou deux km en lente progression, dévastatrice pour la végétation. Finalement Brent déclare qu’il craint que Jericho ne soit derrière un troupeau de buffles et nous derrière Jericho et que cela ne nous emmène au bout du monde. Il attrape le signal de Judas, un autre jeune lion de 5 ans, qui semble tout près et que nous allons vérifier.

lion1

Après une vingtaine de minutes nous voyons émerger des hautes herbes, la tête de Judas, couché à l’ombre au pied d’un arbre, qui nous observe avec une curiosité ennuyée. Dave approche le véhicule à une vingtaine de mètres et l’arrête. Grande agitation à bord. Le roi lion, là, devant nous, ballotte un peu sa tête de droite à gauche, sans trop savoir s’il doit bien prendre cette intrusion dans sa sphère privée. Il baille de temps à autre, à s’en décrocher la mâchoire, étalant sa lassitude et exhibant ses crocs, comme pour nous

lion2

signifier l’ennui que nous lui inspirons avec le cliquetis infernal de nos machines à digits hystériques, et les moyens qu’il a de se débarrasser des importuns. Nous restons là une bonne vingtaine de minutes, à admirer la beauté sauvage du seigneur de la brousse. Impossible de qualifier autrement qu’avec ce cliché éculé l’impressionnante noblesse naturelle de l’animal. Même son regard un peu las, vaguement condescendant est souverain.
Finalement, semblant ne plus y tenir, il se lève lentement et se met en marche, pesamment, donnant l’impression de ne pas trop savoir où aller, et il disparaît derrière un monticule après un dernier regard chargé de reproches à notre endroit.
Rares commentaires des spectateurs étourdis de plaisir.

lion_A1 lion_A3 lion_A4 lion_A2 lion_A5

Nic et les autres pendant ce temps sont partis sur un groupe de trois lionnes proches.
Retour sur la piste puis vers nos bases. Sur la route une harde d’éléphants se baigne dans la lumière du soir, spectacle d’une étonnante beauté. Juste un peu plus loin, une grande outarde pose complaisamment pour quelques portraits, américains et en pieds.

renard

Quelle fête ! Et plus loin encore, d’autres groupes d’éléphants, un chacal à dos rayé, et trois bat-eared fox (renards à oreilles de chauves-souris, otocyon megalotis), une rareté, observation exceptionnelle. Retour à Main Camp ventre à terre. Brent devait y être à 16h30. Il a une bonne heure de retard. 18h à Umtbishi. Dave sort les bières. Urgence. Il a fait chaud.
Dîner vers 20h30. Grillades de porc, saucisses, riz, courge, salade verte, cole slaw. Très bien. Dave est bien éméché. Il a l’œil brillant qui dit la cuite. Il charrie Nic pendant le repas sur sa sexualité, et propose des solutions personnelles pour donner du souffle à sa vie amoureuse. Nic prend tout cela avec le flegme qui sied aux sujets de Sa Gracieuse, et sans se départir jamais, de son joli sourire (Il me rappelle Denis et m’inspire une grande sympathie). J’objecte à Dave qu’on ne peut pas être amoureux à la fois d’une femme et d’une bande de lions. Ce serait dangereux pour les lions.
Grande journée, chouette soirée.
Au lit vers 22h une fois de plus. Quelle vie de couche-tôt.

Jeudi 17 septembre
Lever 6h. Beau temps, doux enfin. Pas pressés ce matin. Dave émerge vers 8h. Nous allons sur le secteur de Kennedy (sud-est de Main Camp, limite de la zone accessible du parc). Il annonce qu’il prend Ariane et Michel (moi) à son bord pour birdwatching on the way, et la recherche d’un lion particulier. Il embarquera aussi deux autres volontaires au choix, qui seront Marlène et Jean-Pierre. Les autres partiront avec Lucky sur un transect traces d’animaux. Aucune idée de l’endroit où se trouve le lion, donc grande patience requise, et bredouille possible au programme.
Petit tour de jardin avec Ariane avant de partir, au bonheur des oiseaux : étourneau améthyste, loriot à tête noire, tisserin à tête rouge (mauvaise photo). Intrigués par un arbre couvert de fruits verts : faux-oranger (?) nous dit Dave.
Nous partons vers 9h15. Passage à Main Camp. Puis route vers Boss Long Home (Ouest de MC). Coucal du Sénégal dans un buisson en bord de route. Groupe de zèbres magnifiques. L’un deux a une longue cicatrice sur l’échine. Signature du terrible roi lion. Nic me dit qu’il a vu des lions tués par des zèbres ou des girafes, qui vendent toujours chèrement leurs jolies peaux, et dont les ruades peuvent être mortelles. La vie des lions n’est pas le fleuve tranquille qu’on pourrait croire. Brent nous racontait aussi que récemment à eu lieu une terrible bataille territoriale qui a impliqué huit lions du secteur. Il est resté deux morts sur le terrain, et deux blessés graves, qui resteront probablement handicapés, et qui seraient donc condamnés à terme.
Nous croisons un famille d’autruches méfiantes, dont on distingue les poussins (4 ou 5) à travers les hautes herbes.

ariane@antenne

Démarrage de la traque radio des lions à la mare de Guvalala où nous avons déjeuné hier. Ariane et Marlène s’y collent, cool. Fin de transect à Shape Pan. Bredouille. Trois gangas (Burchell sandgrouse) s’en reviennent de l’abreuvoir. Retour à Guvalala pour déjeuner avec les autres. Le merle métallique opportuniste est toujours là, vigilant, l’œil cupide.
Retour à Umtbishi après le déjeuner. Héron pourpré et aigle secrétaire auprès d’une mare.
Courte sieste, puis petite lessive en vitesse.
Nous repartons à 15h30 pour nous rendre sur le site de prédation (killing site) d’un lion (une lionne en fait), repéré par Brent, un peu au nord-ouest de main camp, près de la route de Hwange, signalé par les vautours qui attendent leur heure dans un arbre, comme au cinéma. Nous quittons la route pour approcher du site. Une fois à proximité, Nic part avec son véhicule pour localiser l’animal. Il tourne un bon moment avant de le trouver. Brent va alors le rejoindre pour darter le lion. Nous entendons le grognement de l’animal lorsqu’il reçoit l’injection.
Longue attente ensuite avant que nous puissions approcher. J’ai le temps de méditer et je me sens devenir assez grognon. Nous sommes trop peu impliqués à mon goût, et trop nombreux, et une charge pour les acteurs du programme plutôt qu’un soutien. Quatre volontaires engagés serait une bien meilleure configuration de la mission que sept touristes, fussent-ils solidaires. Il me semble qu'on est là assez éloigné de la définition des missions PU sur le terrain. Nous en parlerons entre volontaires, assez orageusement.
Finalement l’appel radio arrive et Dave nous amène sur le site, au GPS.

carcasse_zèbre

Nous aurions pu nous diriger au nez tant est odorante la carcasse de zèbre, tirée sous le couvert d’un buisson, devant laquelle nous passons en arrivant. Dave nous affirmera que la prédation remonte à la nuit précédente. Je n’y crois pas trop. Il me semble au vu de son état, que la mort du zèbre remonte à plus de 24h. Dave arrête le pick-up face à la lionne couchée sur le flanc, un linge sur les yeux. Brent procède aux mensurations, du corps, des dents, etc.., dont il note les valeurs sur une feuille de données.

Brent&lion1

Ensuite il changer son collier. Nous sommes alors autorisés à approcher et à faire des photos. Certain(e)s vont caresser la bête. Je m’abstiens. Surprise, un autre lion approche du site. Dave, Brent, et lucky le chassent en lui lançant des morceaux de bois. Je l’aperçois qui s’éloigne derrière les arbres. Plutôt petite taille. C’est un jeune probablement. Brent procède ensuite à la phase "réveil" du lion "endormi". Il surveille la température du patient car les produits injectés (puissants myorelaxant + sédatif/tranquillisant, le genre de prémédication qu’on vous colle avant une intervention chirurgicale et qui fait que ne vous pouvez même plus lever le petit doigt) perturbent la régulation thermique du corps. Il a 39° au lieu de 37. Il faut réguler "à la main", ce que fait Brent en lui arrosant le ventre d’eau froide. En fait, il ne s’agit pas vraiment d’un réveil car le lion ne dort pas réellement, comme indiqué. Il est plutôt paralysé et donc sensible aux bruits et autres sources de stress qu’il est important d’éviter. Brent intervient aussi sur ses oreilles (j’ignore pourquoi ?). Un autre lion apparaît derrière nous dans le fourré. Petit. Un lionceau. Je l’observe à la jumelle. Je vois ses yeux briller dans la lumière de ma frontale. Il disparaît à nouveau.

réveil_lionne

Longue attente, mais précieuse juxtaposition d’instants privilégiés, avant que, enfin, elle ouvre un œil (photo). Chacun retient son souffle. Les flashes ne semblent pas la gêner (feu vert de Brent). Elle soulève doucement la tête. Où suis-je ? On retient son souffle. Elle la tourne un peu, à droite et à gauche, retrouve ses repères, puis tente de se lever, et s’effondre sur elle-même. Tente à nouveau, retombe, et recommence ainsi plusieurs fois, son train arrière est encore largement paralysé. Elle finit par réussir à se mettre debout, et se dirige en titubant vers le bosquet où l’attend la carcasse du zèbre.
Survient alors la scène que l’on aurait voulu partager avec la terre entière. Du bosquet surgissent deux lionceaux, l’un tout jeune et un autre plus gros et donc plus âgé. Ils se jettent littéralement sur leur mère qui s’effondre sous leur poids. Le petit lui fait une fête merveilleuse en lui montant sur la tête pour reprendre ses jeux préférés et ces galipettes qui lui manquaient tant, tandis que le grand l’enlace littéralement avant de venir se blottir contre elle et frotter avec ferveur son museau contre celui de sa mère et la submerge de tendresse filiale. Moment d’une rare et poignante beauté.
Nous attendons encore un long moment en silence. Nos lions sont passés à table. Nous entendons craquer les os du zèbre (as Steve say, we feel sorry for him). Les effluves de la carcasse bien faisandée nous accablent un peu, puissamment nauséabondes. Brent fait un dernier contrôle. Pas de hyène alentour susceptible d’attaquer notre protégée affaiblie. Mission accomplie, il est temps de se retirer. Les commentaires émus ou enthousiastes iront bon train, tandis que cahoteront nos carrosses dans la nuit.

roue_crevée

Il est 19h30, il fait nuit noire. Les deux pick-ups commencent à rouler, le notre devant dans lequel ont pris place sur la banquette avant de la nacelle, Brent et deux filles inconnues, et derrière, de gauche à droite, Ariane, Marlène et moi. La progression en forêt est encore plus impressionnante la nuit. Le Toyota couche encore de nombreux jeunes arbres. Et il faut être très vigilant avec les branches pourvues de longues épines qu’écartent les arceaux de protection et qui reviennent en vous fouettant dangereusement le visage. Personne ne prête attention au parcours, mais après un long moment le chemin retour semble vraiment très long, trop long. Flottement général, nous réalisons qu’il y a un problème. Brent fait arrêter le véhicule. "Where are the pointers ?" demande-t-il. Ce sont les deux étoiles qui indiquent la Crois du Sud. Je lui montre. Nous les avons longuement observées avant-hier soir avec la Croix du Sud. Il est désormais clair que nous sommes un peu perdus, mais pas vraiment, évidemment. Je lui demande l’orientation de la route que nous cherchons à retrouver. Il me répond NO-SE (correct), Dave proposera N-S (moins précis). Nous discutons du cap à suivre. Je propose nord-est car nous avons déjà bien dérivé à l’est. Finalement nous nous mettons d’accord pour l’est. Acceptable mais cela accroît le biseau avec la route et va allonger le parcours à mon avis. Mais peu importe, tout cela est follement amusant et l’ambiance joyeuse qui règne dans le groupe est plutôt à l’insouciance. Donc nous roulons et nous nous guidons sur les étoiles, cap à l’est, la voie lactée nous fournissant un axe de coordonnées assez pratique.
Commence alors une folle équipée à travers la forêt, le Toyota taillant son chemin en force au milieu de la végétation entre les arbres. Il nous tombe sur la tête des pluies de branches et de feuilles sèches, qui envahissent progressivement la nacelle. Les cahots sur les troncs d’arbres morts nous font décoller de nos sièges. Il faut plonger derrière la banquette avant pour éviter les branches qui fouettent l’air au dessus de nos têtes.
[…]
Tout le monde est ravi de cette petite mésaventure d'opérette. Les filles devant nous nous demandent notre accord pour fumer. J’en profite pour leur taxer une cigarette. Pendant ce temps, Dave pour qui la situation n’a rien de gentiment burlesque, évite, contourne, recule, cale le moteur, redémarre. Dans un cahot, le haut de l’arceau intermédiaire accroche un gros tronc et plie (tube d’acier de 50mm de diamètre). La carrosserie est dévastée par les éraflures sur les troncs d’arbres. Il faut s’arrêter fréquemment pour contrôler le cap sur les étoiles. Puis ce que nous craignions arrive : le second pick-up crève. C’est notre dernière roue de secours (nous en avons changé une avant de repartir). Dave et Brent changent la roue. Quelle aventure. Personne n’est effrayé à l’idée de devoir passer la nuit en forêt. Nous repartons. Dans une clairière Dave et Brent décident de suivre une sente d’éléphants, ce qui à mon sens ne peut nous amener qu’à une mare ou à une pâture, mais pas à Main Camp. Nous débouchons dans une prairie où un chacal à dos noir fuit devant nous, et là, une ligne électrique miraculeuse se propose de nous servir de fil d’Ariane. Nous la suivons plein nord, et rapidement nous atteignons la route. Il est 21h15. Il nous a fallu deux heures pour retrouver notre chemin. Nous avons fait moins de 2 km. Dave est mortifié de son erreur. Il semble bien fatigué nerveusement. J’ai peine pour lui, et j’essaie de le requinquer en plaisantant. Il ne sait pas le pauvre, que le pire est à venir.
Une fois sur la route, il fait bien frais et nous nous enveloppons de couvertures.
[…]
Nous passons larguer Brent et les filles à Main Camp et nous filons sur Umtbishi.
Un barbecue nous attend, préparé par la souriante Nancy. Nous quitterons Umtbishi demain, pour n’y plus revenir (au cours de cette mission). Je déclenche une longue discussion, autour du barbecue, avec la proposition de laisser de l’argent aux personnes qui ont assuré notre bien-être pendant cette première partie du séjour pour leur exprimer notre reconnaissance, ce que j’avais fait avec d’autres volontaires à l’occasion des missions à Waza et à Pendjari. Les avis sont partagés. J’entends tous les arguments y compris les pires, sur le thème "Il ne faut pas leur donner de mauvaises habitudes". Colonialistes bien gavés pas morts. Finalement il est décidé que nous laisserons une enveloppe à chacun, et que chaque volontaire y mettra ce qu’il veut.
Le délicieux dîner est vite consommé chacun ayant hâte de retrouver son lit après avoir fait son sac.
Réveillé au milieu de la nuit par une soif terrible. Mal rendormi ensuite. Je dois me lever à nouveau pour aller fermer la porte de la chambre des filles qui tape à intervalles réguliers dans un courant d’air.

Vendredi 18 septembre
A l’aube je vais poser ma lassitude insomniaque sur la terrasse, en pyjama. La fraîcheur de l’aurore m’aide un peu. J’écoute le jour se lever, sans bruit d’abord, puis accompagné des premiers oiseaux. Jean-Pierre me rejoint en silence. Chuchotements polis.
Nous ne sommes pas pressés ce matin. Journée de liaison. Dave émerge assez tard. Marlène émerge la dernière. Nous parlons un peu, de la mission, de son job, de Paris.
Dave nous briefe. Programme du jour : Route vers Shumba où nous camperons cette nuit. Nous retrouverons Brent et Nic dans le secteur pour la pose d’un collier sur un lion. Lucky découvre que nous avons deux roues crevées (supplémentaires), ce qui porte à huit le nombre de crevaisons depuis hier. Nous sommes bloqués ici tant que ces roues n’auront pas été réparées. Il file à Dete pour y pourvoir, ce qui retarde le départ d’autant. Patience dans la brousse….
Les dégâts sur les véhicules, conséquences de notre équipée nocturne, sont impressionnants. Les carrosseries ont beaucoup souffert. Les nacelles aussi. Arceaux pliés, échelles d’accès arrachées. Dave a l’air bien fatigué.
Nous finissons de boucler nos valises. Je distribue, individuellement, les enveloppes à Dave, Nicky, Nancy, puis Lucky à son retour. Personne ne proteste, bien au contraire. Sourires ravis.
Longue attente, plutôt bien vécue. Bavardage avec Dave et Nic sur la terrasse. Je prends leurs adresses courriels.
Lucky arrive pendant que nous déjeunons. Nous partons dès le repas terminé. Adieux à Nancy. Je lui ai acheté un bracelet en poils de queue d’éléphant pour Elisa. J’embarque avec Michèle et Marlène, et Lucky au volant. Nous roulons devant.

tawnies

Route vers Shumba. Quelques arrêts photos. Aigle secrétaire, groupe d’aigles ravisseurs (~6) (Tawny eagles, aquila rapax) dans un arbres, observation rare (photos). Groupe d’éléphants près d’une mare. Les autres nous rejoignent là.
Nous arrivons peu après à Shumba. Mauvaise surprise, le camping (petit, 3-4 places) est plein, et les occupants ne sont pas enclins à se serrer un peu et nous le font savoir. Je m’abstiens de poser des questions. Dave et les autre n’arrivent pas alors qu’ils étaient juste derrière nous. Lucky nous informe qu’il a eu un tel de Dave : ils ont eu un appel de Brent et Nic et ils sont sur le site de darting du lion. Stupéfaction. Et nous, on fait quoi ? Nous insistons auprès de Lucky pour aller sur place. Il appelle. Dave donne les indications par téléphone. Le point d’entrée est une mare proche. Nous y allons en vitesse et nous laissons la remorque derrière un buisson. Ensuite nous naviguons avec mon GPS et le cap sur les coordonnées que Dave nous a données. En fait ils ont laissé une bonne trace et il suffit de la suivre, sauf dans un secteur ou plusieurs traces se croisaient, nous en avions pris une mauvaise, et le GPS nous a sauvés avec une simple mesure de variation de coordonnées.

lion_endormi2a

Finalement nous les trouvons. Brent est en train de prendre les mensurations du lion darté (Gus, 4 ans, superbe animal). Nous assistons à la suite de l’opération. Longue séance de photos pendant que les experts poursuivent et terminent les mesures et le changement de collier. Brent est plein d’attention pour son patient (le traitement n’est pas vraiment anodin).

lion_endormi2b

Une fois l’opération terminée, la nuit est tombée et il est décidé que nous n’attendrons pas le réveil du patient. B&N vont dormir sur place. Dave me demande si j’ai pris les coordonnées GPS du point de départ. La réponse est oui. Je les avais notées au crayon sur une boîte de barres de céréales, par prudence (!). Conservée depuis comme relique.
Nous partons. Ce qui fût hier soir une joyeuse aventure, va être ce soir un pur cauchemar. Dès le départ, la progression en forêt est très lente car la forêt est dense, et les arbres, mutilés par les éléphants, ont des troncs (1.5 à 2 m de hauteur) trop gros pour être écartés ou couchés par les véhicules. Il faut donc passer entre. Après une demi-heure de cheminement chaotique, nous arrivons à l’orée de la forêt, mais pour en sortir il nous faut manœuvrer pendant de longues minutes (une quinzaine) pour réussir à faufiler les pick-ups entre les derniers arbres. Enfin nous sortons. La prairie ouverte est devant nous, enfin.
Hélas, on attendait Grouchy, ce fût Blücher. Cet espace ouvert qui sentait bon la liberté se révèle après quelques mètres, être un piège diabolique. Une fange à éléphants, zone humide piétinée par les géants, mosaïque de trous de 30 à 40 cm de profondeur, et largement mais pas totalement asséchée. Impraticable. Mais aucune autre option n’étant envisageable, Dave et Lucky doivent affronter l’épreuve. La progression est affreusement lente, et les véhicules et leurs moteurs sont mis à très rude épreuve. Après une cinquantaine de mètres, Dave devant nous embourbe son pick-up dans la vase molle. Lourdement incliné sur le flanc gauche. Les deux roues sont enfoncées dans la boue jusqu’au châssis. Il sort du véhicule hors de lui et fulmine contre ces impossibles équipées nocturnes. Nous essayons de le désembourber en nous mettant tous au rappel de l’autre coté et en essayant de synchroniser un mouvement de balancier pendant qu’il lance le moteur. Deux tentatives sans résultat. Dave essaie de pelleter dessous. Sans espoir. Changement de technique, nous essayons en poussant, classiquement, le terrain devant étant sec, mais tellement mou dessous, que je n’y crois pas. Miracle, ça marche. Le pick-up une fois au sec, nous progressons au pas avec des éclaireurs devant les véhicules pour trouver le bon chemin à la frontale. Soudain devant nous Dave s’est arrêté. Forte odeur de moteur chaud. Il lève le capot. Plus d’eau dans le radiateur, perforé par une branche. La cata. Il est vert. Pas le choix. Nous laissons le toyota sur place et tout le monde (neuf personnes) grimpe dans l’autre pick-up en se serrant un peu. J-Pierre, Hamlet et moi restons fréquemment devant pour ouvrir le chemin à pieds. Personne derrière ou à l’écart car on entend les lions pas loin… Impossible de tenir le cap GPS car la forêt, trop dense, nous en empêche. Nous essayons de contourner en progressant au hasard. Au bout d’une demi-heure, nous traversons une zone de forêt, pour nous retrouver…. très exactement à l’endroit où nous avions dû manœuvrer laborieusement pour sortir de la forêt une heure avant. Nous avons tourné en rond et fermé le cercle, exactement comme au cinéma. Le bras nous en tombent, désespérément. Cauchemar intégral. Téléphone à Brent, qui nous communique à nouveau la position de la mare. Discussion confuse. Nous avançons en suivant une sente d’éléphants. Nous rencontrons des traces de pneus, que nous soupçonnons d'être les nôtres. Là, le cap GPS pointe sur une zone de forêt qui me semble moins dense. Praticable ? Hamlet est sceptique. Nous essayons quand même. Hamlet, Lucky et moi devant le pick-up pour optimiser le chemin. A peine cent mètres plus loin nous sortons dans la prairie, la bonne cette fois, avec le bon cap. Dix minutes après nous sommes à la remorque. Vite accrochée. Et route vers Sinamatella, aucune option camping n’étant praticable. Il est 22h.
Une heure après nous sommes au camp. Grande surprise de Steve et Sue qui nous voient débarquer à l’improviste. Ils nous accueillent poliment, mais sans enthousiasme excessif.
Steve nous briefe sur la journée du lendemain : 24h de comptage sur la mare de Mandavu. Réjouissante perspective pour moi, j’ai adoré cet exercice, déjà effectué à deux reprises sur une journée, pendant la mission à Waza en 2006.
Le dîner, vite préparé, est aussi vite expédié.
[…]
Nous sommes tous logés dans le même bungalow. Jean-Pierre et moi dormirons par terre dans l’entrée sur des matelas de camping. Extinction des feux vers 1h. Quelle soirée.

Samedi 19 septembre
Réveil pâteux et tendu vers 5h. Comateux, je butte dans J-P en sortant pisser. Il me prend pour un lion et se débat hystériquement. Je le rassure. Recouché je ne me rendors pas. Vers 6h15 je sors et je vais me poser sur une pierre face au grand sud. La plaine est sombre et vide, comme moi.
Privilège du levé tôt, je suis le premier à la salle de bains. La douche est parcimonieuse mais tellement bienfaisante. Petite renaissance. Nous retrouvons le petit déjeuner local. J’apprends de Lucky que la panne du pick-up laissé sur le terrain n’a pas due à une perforation du radiateur, mais à une rupture de la tuyauterie de sortie, ce qui est évidemment moins grave car réparable sans changement du radiateur. Steve et Henry – qui est aussi soudeur – sont partis là-bas, vers 6h30 (je les ai vus partir), pour démonter et ramener ici le radiateur pour le réparer. Steve a dit qu’il serait de retour avant 10h. Il nous a dit hier soir que nous partirions vers 10h pour la mare de Mandavu. Une rapide évaluation du temps nécessaire à la séquence voyage aller – intervention – voyage retour (le pick-up est planté assez loin de la route dans le bush), montre que les chances de revenir à l’heure sont minces. Je l'objecte à Lucky qui me répond sybillin: "Steve is very particular with time" (mot pour mot, noté à chaud). Je lui demande s’il veut dire qu’il est toujours en retard ("What do you mean ? He is always late ?"). Il me répond "No, he is always on time" ("Non, il est toujours à l’heure"). Délicieux. Lucky est africain. Le choc des cultures.

buffles

Coup d’œil sur la prairie en bas. Un grand troupeau de buffles (200-300 bêtes) sort de la forêt pour venir se régaler de la bonne pâture. Si naturel et si exceptionnel à la fois.
Il est encore tôt. Je m’installe sur la terrasse en attendant pour écrire quelques notes, en buvant un café et en suivant du coin de l’œil le ballet des oiseaux. Marlène surgit, légère, évanescente et mal réveillée. "Oh Marlène, quelle délicieuse apparition", "Oh merci, oh encore s’il te plaît", "Oh Marlène, quelle délicieuse apparition", "Oh merci, oh encore s’il te plaît", … La belle se mire dans le regard de l’homme. Elle s’étire langoureusement. Mucha n’a pas fait mieux.
Autres espèces : Vautour à dos blanc coté plaine, et familiar chat (cercomela familiaris, traquet de roche à queue rousse, genre rougequeue) coté cour .
9h50, Steve arrête son pick-up devant la maison. Ils sont allés sur le site, ont tracté le véhicule planté jusqu’à Shumba, démonté le radiateur, et sont rentrés, à l’heure dite. Impressionnant. Pas une pointe de triomphalisme. Steve est indéfectiblement et ordinairement impassible. So British.
Pendant le café, sa tasse à la main, il me dit "I wanted to ask you, how does it come that you are speaking such a good English ?". Je suis un peu médusé, et ravi aussi. Je rougirais de plaisir si je savais faire. Je lui explique que l’anglais est dans la boite à outils de tous les scientifiques, et que j’ai passé deux fois un an aux US, et qu’en outre j’aime les langues, le langage et la littérature. Et aussi que mon anglais n’est pas vraiment bon, disons que c’est un mauvais anglais parlé couramment. Bref, il prend acte.
Nous embarquons les sacs et c’est parti pour les 24h à la mare. En route: Arnott’s chat (espèce très locale, genre traquet ou accenteur noir avec calotte et large barre alaire blanche), fish eagle (aquila vociferus,Aigle vocifère). En quarante minutes nous sommes sur place.

plateforme

La plateforme est vaste et confortable. Elle domine la mare quelques mètres au-dessus (photos). Steve explique la règle du jeu. Nous avons une feuille de données et une ligne d’icelle à remplir pour chaque espèce de mammifère observée. Pour la nuit nous nous organiserons en postes. Il y a trois tentes disponibles. Mais on peut dormir sur la plateforme, ce que je décide de faire.
A 12h nous commençons les comptages. Les oiseaux ne sont pas comptés. La mare héberge une petite communauté de sept hippopotames que nous verrons vivre pendant ces 24h.
Suivent alors de longues heures à regarder défiler les espèces qui viennent boire. D’après Steve, elles obéissent à une règle générale qui est "vite avant les éléphants", qui ont la réputation d’être particulièrement ombrageux, imprévisibles, et redoutés par tous, même par les lions.

girafes_éléphants

Impalas, Cobs Defassa (waterbucks), girafes, koudous, babouins, zèbres, éléphants, se succèdent en groupes plus ou moins importants, parfois individuellement (c’est toujours le cas pour civettes et chacals). Les heures chaudes du milieu de l’après-midi sont plutôt calmes.

mare_éléphants

Un petit groupe d’éléphants passe. Deux d’entre eux viennent s’installer sous la plateforme et se mettent à boire. Steve nous explique que cette eau est la sortie du pompage qui alimente la mare, et qu’elle est donc particulièrement propre et fraîche et que certains éléphants délicats n’en veulent pas d’autre. Ces deux-là resteront très longtemps à gabouiller sous nos yeux. L'un d'entre eux a des défenses en mauvais état.

mare_1éléphant

[Note : un éléphant mâle adulte consomme environ 200 l d’eau par jour. Donc 100 l par individu en moyenne pour une harde. Nous en compterons presque 300 pendant ces 24h, qui auront donc prélevé environ 30000 litres d’eau sur la mare. Voir Friends of Hwange – Newsletter July 2009, pour le problème du pompage et de l’alimentation des mares]
Vers le milieu de l’après-midi un bruit de choc et de battements d’ailes : un faucon Lannier capture sous nos yeux une tourterelle. Elle lui échappe après quelques mètres et tombe lourdement sur une roche plate, et reste là, immobile, probablement blessée et incapable de voler. Je vois son œil rond, désespéré. Le faucon fait un tour de mare, puis un autre, et finalement passe récupérer sa proie au vol, et disparaît. Cruel.
Piafs en vrac : Double-banded sandgrouse, three-banded plover, Cape turtle-dove, laughing dove, Namaqua dove, speckled pigeon, lannier falcon, southern grey headed sparrow, redwinged starling, green spotted wood dove, common sandpiper, black chested snake eagle(magnifique), gabar goshawk, et des vautours, plein.

zèbres defassa impalas pintades elephant

Vers 17h nous nous organisons pour la nuit. Steve et Sue resteront jusqu’à 22h. Michèle, Jean-Pierre et Marlène, feront le poste de 22h à minuit, Hamlet et Ophélia celui de minuit à deux heures, Ariane et moi celui de deux à quatre heures, avant que Steve ne revienne pour terminer la nuit.
Soirée, l’heure des éléphants. Ils arrivent par groupes de dix, vingt, trente individus et s’installent pour quelques dizaines de minutes, s’abreuvent, se toilettent, s’arrosent, s’embourbent douillettement, les petits comme les grands. Quel spectacle. Nous les comptons soigneusement. Certains viennent s’installer à la source d’eau claire et y passent des heures. Nous entendrons toute la nuit la rumeur de leurs bruyantes ablutions. Le crépuscule s’annonce, le jour s’éteint dans les cris récurrents des vanneaux forgerons, et la nuit tombante pose doucement ses ombres mystérieuses sur le monde de la mare.
Nous prenons le temps de dîner. Sue a préparé le repas. Le silence est de mise. La plateforme bruisse doucement de sages chuchotements (sauf lorsque je m’oublie, mais Ariane me surveille).
Ainsi s’ouvre le prélude à la longue et mystérieuse et fascinante cérémonie nocturne, dont j’attends le déroulement avec une curiosité passionnée. Une grosse troupe d’éléphants quitte les lieux dans un sourd tumulte de troupe en marche, laissant derrière elle un silence lumineux. Plus tard passent, chacal, civette, cobs defassa, d’autres éléphants, buffles, hyène, encore des éléphants, observés dans le faisceau de lumière du puissant projecteur manœuvré par Steve, qui parcourt circulairement la berge de la mare. Tous les quarts d’heure l’opérateur perce la nuit de sa lanterne magique et nous dévoile le mystère de la rive.
Le ciel est un peu voilé, mais on voit bien les pointeurs et on distingue vaguement des étoiles de la Croix du Sud.
21h30 – Steve à la manœuvre. Le projecteur court sur la berge. Sur la rive d’en face apparaît dans la lumière une troupe qui la quitte et remonte vers le talus en diagonale. Je les ai dans le champ de la jumelle. Des lions. Je l’annonce. Steve répond sceptique "Should be wild dogs". "No Steve, it’s lions, no doubt, I am sure, please check". Steve placide confirme "Oh, it’s the first time we see lions during the game count". Ils sont neuf. Plusieurs lionceaux jouent enter eux. Fantastique vision de ces ombres fantomatiques à la robe pâle, à la démarche inimitable, surprises et dérangées dans leur quotidien passage à l'abreuvoir. Nous assistons, émerveillés derrière nos jumelles, à la retraite ennuyée des seigneurs des lieux.
22h – Les volontaires en poste, Marlène, Michèle et Jean-Pierre, prennent position. Steve va dormir. Défilé incessant d’éléphants pendant plus d’une heure (à 23h nous en aurons compté 275 depuis le début). Puis la fréquentation baisse.
Une civette passe sous la plateforme. Elle jette un regard étonné vers cette lumière étrange, et file. Je vais me coucher un peu avant minuit. Ariane est partie depuis un moment. Ophélia me réveillera à 2h. J’irai réveiller Ariane. Je m’endors très vite. Sommeil de plomb.
La main d’Ophélia me réveille. Dur pâté, vite écarté. Je file réveiller Ariane et nous prenons position. Je manœuvre le projecteur, elle note les résultats. H&O partent se coucher. Silence. Monumentale, merveilleuse, trompeuse, tranquillité. Calme plat. C’est l’heure du Chant de la Terre. Adagio des grillons, ponctué de loin en loin par un barrissement d’éléphant, un coup de trompe d’hippopotame, ou un cri d’alarme strident de vanneau. Un ou deux éléphants stationnent toujours à la source où ils semblent vraiment se plaire.
Nous passons deux heures attentives, rythmées par le relevé chaque quart d’heure de l’examen minutieux de la rive. Le ballet désopilant d’une pléiade de paires d’yeux verts brillant dans la lumière des projecteurs qui dansent verticalement au rythme de leurs bonds, nous dit le grand nombre de lièvres sauteurs (le bonheur des chacals ?) qui courent sur le talus, et nous amuse beaucoup. Entre deux points de mesure nous avons tout le temps de savourer l’immensité nocturne qui nous entoure, et la petite musique de nuit des bruits de la mare qui vit ses heures calmes. Pas une observation, ni une seconde d’ennui jusqu’à ce que Steve vienne nous relever à 4h. Ponctuel.
Je vais me plonger dans mon duvet avec une pointe d’enthousiasme.

Dimanche 20 septembre

Ar_Mar

7h - J’émerge doucement après avoir eu assez froid toute cette courte nuit dans mon sac de couchage ultra-léger. Debout à 7h15. Vite habillé. La mare est calme. Pas de café à l’horizon. Steve est là, hiératique. J’ai les neurones en brioche et les idées pas claires, mais celle qui domine c’est que je suis ravi de cette expérience. Ariane et Marlène arrivent peu après, l’air aussi fraîches que moi, et aussi souriantes.

grenouille

J’attrape mon fourre-tout photo laissé sur le banc et je découvre une ravissante grenouille qui l’avait adopté au cours de la nuit en se glissant dessous. Tree frog (grenouille des arbres) nous dit Sue et elle l’installe le long du tronc de l’arbre autour duquel est bâtie la plateforme pour illustrer son propos. Le mimétisme est impressionnant (photo).

pintades_mare

Étonnement suivant. Toutes les pintades des environs convergent vers la mare, comme les fermières vont au marché. Et elles s’alignent sur la berge et boivent de concert et cancanent (je sais ça cancane pas les pintades, ça grince ou ça ferraille ou ça crisse, ou ça crécelle, bref, peu importe, ça tue les oreilles). C’est vraiment trop mignon ce mouvement collectif. On a l’impression que toutes les pintades de la planète font cela en même temps. Bizarre que les amateurs de volaille ne soient pas là à cette heure de marché. Tous au lit sans doute. Avec Ariane nous inventons le bleu pintade, d’après la délicieuse couleur de leur joli masque.
Elle me tire par la manche de mon tee-shirt. Un gros oiseau posé droit, dans un arbre, tout à gauche de la plateforme, semble être un rapace. Je vais voir de près en passant derrière la plateforme. Femelle d’autour de Gabar. Très bel oiseau. Commun ici. Photos.
Du café, enfin. Merci Sue. Petit dej’ reconstituant. Ensuite je vais me débarbouiller au cabinet de toilette dans la cour derrière.

lycaons1

Au retour je passe sous le porche d’entrée de la plateforme, et là je suis accueilli par un "Chuuuuut !" impératif. "Ly-ca-ons" articule en chuchotant Ariane à mon endroit. Misère à poils, un lycaon, un vrai, dressé sur le talus, examine soigneusement les alentours de la mare, l’air follement craintif et prêt à détaler. Pourquoi tous les animaux qui approchent la mare ont-ils ce même comportement. Ils semblent tous redouter le pire et ne se décident à boire qu’après avoir contrôlé mille fois les alentours, et ils boivent ensuite tout en surveillant le voisinage avec une vigilance anxieuse. Deux autres lycaons viennent rejoindre le premier. Ils sont beaux comme la nature sauvage, et ils sont aussi les représentants d’une espèce menacée, massacrée par nos congénères, à nous, pour qui ils ne représentent pas un danger, du tout. Ils descendent sur la berge et entreprennent de la parcourir. L’un d’entre eux se met à boire, aplati sur le sol. Curieusement les hippos qui s’ébattaient en toute insouciance les repèrent et se dirigent doucement vers eux, apparemment menaçants. Les chiens vont et viennent un moment sur la rive, buvant un peu ici et là.

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Finalement à lieu un face à face western entre un hippo les pieds dans l’eau et les chiens les pieds au sec. Qui va dégainer le premier ? L’hippo fait un geste brusque vers l’avant et les trois compères dégagent vivement (Ariane a réussi à attraper cette scène avec un superbe instantané) et filent sans demander leur reste. Ils finissent par quitter les lieux, tandis qu’un des hippos va paître un moment sur la prairie.
Pendant ce temps deux très jeunes hippos jouent comme des chatons dans l’eau sous l’œil attendri de maman. Ils se montent l’un sur l’autre, se menacent, se mordillent de leurs crocs déjà impressionnants, basculent, et recommencent. Trop drôle. Série de photos.

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Une grosse harde d’impalas arrive. Environ une cinquantaine de têtes. Comptage soigneusement. Ils sont magnifiques. Et tous boivent dans une atmosphère de terrible méfiance qui en fait bondir en arrière plus d’un sur une fausse alerte.

impalas_mare

Deux crocos débonnaires, occupants permanents des lieux comme les hippos, alternent depuis hier les phases de navigation sous-marine de surface au périscope, et de bronzette sur la berge, souriants parfois, et montrant leurs jolies dentitions, ou bien somnolant nonchalamment le menton de l’un sur la queue de l’autre. Attendrissant.
D’autres impalas arrivent, et des cobs defassa. Puis le gong de la fin des 24h de comptage à midi. Une fournée de données qui avec les précédentes et celles à venir, permettra de mieux connaître la population du parc (dans ce secteur) et d’en mesurer l’évolution. Il faudrait pouvoir faire cela sur une dizaine des mares du parc pour une évaluation plus significative. Mais les moyens manquent. Je suis volontaire.
Vers 13h nous filons pour le déjeuner au lac de barrage de Masuma sur la route du retour. L’aire de pique-nique domine le lac. Grand lac, très beau site. Nous profitons du point de vue pendant le déjeuner (un peu spartiate comme d’habitude). Daman des steppes partout autour de nous dans les rochers. Tout le monde joue à les photographier. Monceaux de crottes impressionnants. Sur le lac, crocos comme à la revue, oies d’Egypte, spatules africaines, grandes aigrettes, bec croisés, hérons garde-bœufs, hérons cendrés, ibis sacrés.
Petite déploration, il y a relativement peu d’oiseaux, les espèces migratrices sont au nord, les bougres, et ne reviendront que plus tard au printemps de cette hémisphère. Quelle planète.
Bref, il faut poursuivre. Route vers Sinamatella où nous arrivons vers 15h30. Nous occupons les mêmes chambres que lors du premier passage. Toujours pas d’eau. Steve propose la douche chez eux, mais il faut attendre qu’elle chauffe, et nous sommes sept. Un seau prélevé au robinet extérieur et exploité judicieusement et parcimonieusement dans la cabine de douche de notre bungalow fait l’affaire et permet de ne pas engorger la file d’attente. Steve me gronde, il a peur que je m’enrhume. Il est vrai qu’à mon âge c’est risqué.
Une fois lavé et présentable, je sors le laptop pour une rapide connexion internet - merci au wifi zimbabwéen – et un bref message à Magali et aux enfants.
Nous nous retrouvons tous un peu plus tard sur la terrasse et chacun sirote, qui son soda, qui son café, qui sa bière. Ambiance vacances. La discussion roule doucement. A un détour de ladite je mentionne mon malaise d’avoir été à Umtbishi plus un touriste qu’un volontaire en mission de travail, et dont les 2/3 de la mission sont financés par les deniers publics, l’éthique en la matière requérant que ce financement corresponde à une action réelle sur le terrain. Là, la discussion s’enflamme rapidement et le ton monte fort quand on se fait traiter (Ariane et moi, qui partageons ce point de vue) d’égoïstes (c’est le mot utilisé) qui veulent ignorer le bienfait des missions pour la communauté locale, ce qui n’était pas du tout l’objet de la discussion. Là, la discussion s’enflamme rapidement et le ton monte quand elle tourne au procès des égoïstes - c’est le mot utilisé contre Ariane et moi qui partageons le même point de vue - qui veulent ignorer le bienfait des missions pour la communauté locale, ce qui n’était pas du tout l’objet de la discussion. Mais un bon procès peut aider à masquer une réalité gênante. Soutenir les restaurants du cœur et subventionner via Planète-Urgence un travail de thèse à Tahiti, c’est la même chose selon Hamlet. Marlène quitte la table peu après une ouverture sur le thème "Vous avez le droit de quitter l’association si ça ne vous convient pas". Hamlet quitte aussi la table un peu plus tard, excédé, après une dernière escarmouche sur les impôts, digne du café du commerce, à laquelle Michèle apporte sa contribution. Moins on en paie mieux on se porte disent-ils, ce qui me met hors de moi. Navrant. Fin de la discussion sur fond de chaises vides. Fâcherie sans lendemain heureusement. Ce journal n’est pas la place pour l’analyse et le développement que cette question mérite sur le fond. Il y a beaucoup à dire. Cette engueulade m’amènera plus tard à réfléchir là-dessus, et à affiner un peu ma perception de la démarche de PU, et à finalement évacuer en partie, mais pas totalement, mon malaise.
Donc comme toujours, à quelque chose malheur est bon. Steve qui s’était installé sur la terrasse pendant la canonnade, sirotait son thé dans un silence recueilli. Je lui dis que la discussion avait été chaude, précision pas vraiment nécessaire, il l’avait constaté. "What was it about ?" demande-t-il d’un ton distant, détaché, qui masque je pense sa grande curiosité d’en savoir plus. Je lui résume brièvement l’argument et les débats. Alors nous reprenons ensemble, Steve, Ariane et moi le fond de la discussion, sans la polémique, sur le rôle des volontaires et des associations de soutien à leur action. Et nous apprenons beaucoup sur la situation de DART, son fonctionnement, son financement, son futur, et sur l’histoire personnelle de Steve. Paul le créateur de DART est en Australie. Il est en passe de quitter pour des raisons personnelles l’association qui est aujourd’hui portée par SAVE (fondation ONG australienne), PU, et Trevor son principal financier, et toujours sur le fil du rasoir pour ce qui est de ses moyens d’action. DART a grand besoin de nous, PU.
Le dîner qui suit est un peu tendu. Mais la tournée de cognac qui suit réchauffe l’atmosphère. Il ne sera plus question de ce problème jusqu’à la fin de la mission.
Steve nous briefe rapidement ensuite sur la journée du lendemain. Nous ferons un transect jusqu’à la mare de Dombashuro, où nous camperons deux jours à la recherche des rhinos noirs.
22h tout le monde au lit.

Lundi 21 septembre
Réveil à 6h. Bonne nuit. Je fais un peu de lessive de sous-vêtements et un peu de rangement dans mes affaires. Lorsque j’arrive à la terrasse vers 7h, Ariane est à l’observation de la plaine. S&S s’activent à la préparation de la journée. Premier café.

trace_lion

Ariane m’appelle. Elle a trouvé une trace intéressante sur la piste qui traverse le camp derrière les bungalows. Superbe trace (photo), de lion probablement vu sa taille (10cm). Nous appelons Steve. Il confirme. Il l’a entendu cette nuit.
[…]
Après le petit déjeuner, Steve nous emmène parcourir le camp le long de la ligne de bungalows, jusqu’à la terrasse du restaurant. En route il commente un peu l’histoire du camp.
Il nous montre le chantier de rénovation d’un bungalow, financé par DART en règlement de la location des bungalows qu’eux (S&S) et nous, occupons. Le restaurant et sa terrasse sont immenses. Il est fermé. Au temps de sa splendeur avant l’effondrement du Zim (2002), il ne désemplissait pas. Le gens venaient de loin uniquement pour la soirée. Il est intact, comme s’il devait rouvrir aujourd’hui. La boutique de souvenirs est prête. Steve nous montre une chaise vide montée sur la murette qui borde la terrasse au bord du ravin qui domine la plaine. C’est le telephone boot (cabine téléphonique) nous dit Steve, le seul endroit du camp où on attrape un signal de téléphone portable, découvert par hasard par Trevor. Nous n’essaierons pas d’appeler.
De retour à la terrasse Steve nous distribue des documents qu’il a préparés pour nous et qui détaillent la mission pour les trois jours à venir.
Présentation du programme de recensement des rhinos noirs, images des espèces à rechercher particulièrement dans le transect d’aujourd’hui : Crested guinea fowl (pintade huppée), Kori bustard (grande outarde), Arnott’s chat (myrmecocychla arnotti), Dickinsons kestrel (falco dickinsoni). Steve est impressionnant de professionnalisme. C’est un plaisir de travailler avec lui. Dommage qu’il n’aime pas le scotch. Un homme qui n’aime pas le scotch ne saurait être tout à fait bon.
[…]

gnous girafe koudou damans

Nous partons vers 11h pour Kashawe loop, Sinamatella river loop, et Lukosi river loop. Impalas, Koudous, aigles bateleurs, troupeau de buffles, groupe de Gnous.

sausage_tree

Déjeuner à l’ombre d’un sausage tree (arbre à saucisses, ainsi nommé à cause de la forme de ses fruits) qui a la particularité d’une végétation très en avance sur les autres espèces (c’est le début du printemps ici). Il est d’un beau vert profond. La floraison (pourpre, somptueuse, genre tulipier) vient juste de se terminer. Il reste quelques grosses fleurs, qui ressemblent un peu aux fleurs d’hibiscus.
Même pas de bière. Pfffff.

bateleur

Poursuite du transect ensuite. Peu d’observations. Beaucoup de vautours à dos blanc. Arrêt au lac de Masuma (déjà vu depuis l’aire de pique-nique de l’autre coté). Trois bateleurs sont là sur la berge (rafale photos au décollage), troupeau d’hippos, bec croisé, grey heron, héron goliath, grandes aigrettes.
Retour à Sinamatella vers 16h30.

sinamatella

Miracle, il y a de l’eau au robinet. Je me jette sous la douche (froide). Coup d’œil sur la plaine ensuite. Ariane et Hamlet sont posés sur un rocher et observent. Marlène est sur un autre un peu plus loin. Un troupeau d’éléphants – quelques dizaines d’individus – migre sagement, en file indienne, d’est en ouest, le long de la rivière. Zèbres et impalas paissent paisiblement, un groupe de girafes pâture le sommet des arbres sur sa route. La constellation des pintades s’étend partout. Quel spectacle.
[…]
A l’apéritif, Steve nous briefe sur la recherche des rhinos noirs demain. Nous camperons pendant trois jours.
Dîner cordial. La cuisine est bonne. Et tout le monde est de bonne humeur. […]. La conversation va bon train. Elle roule sur le foie gras et les américains qui l’interdisent. J’expose ma théorie sur le sujet. Globalement approuvée.
Partie de ciel nocturne après le dîner. Pas facile à cause de arbres. Nous trouvons le carré de Pégase et nous devinons Andromède. Casse-tête de voir le ciel la tête en bas.
Fin de soirée en tête à tête avec le gentil Henry et mon cognac.

Mardi 22 septembre
Le réveil sonne à 5h. Toilette de chat. Bouclage de sac. Ciel somptueux. Orion au zénith, alpha du centaure et Sirius magnifiques. Vénus se lève. Petit dej’ expédié sans trop de hâte. Nous laissons sacs et affaires dans les chambres pour n’emporter que l’équipement personnel minimum pour trois jours de brousse.
Départ vers 6h. […]. Steve et Sue conduisent chacun un véhicule, à Steve les volontaires, à Sue les équipements. Passage à la station de maintenance pour changer une roue. Steve attrape un message en passant à la station radio du camp. Puis route vers Dombashuro. Piste particulièrement rude par endroits. Traversées de lits de rivières acrobatiques au point que Sue laisse Steve faire traverser son véhicule. Quelques beaux paysages. Groupe de vautours à dos blanc et un marabout dans un arbre mort. Site de prédation probable. Mais pas le sujet du jour. Arrivés au lieu de rendez-vous nous retrouvons deux rangers en armes qui disent qu’ils n’ont rien vu depuis cinq jours.

piste_rangers

Nous roulons ensuite avec eux jusqu’à une autre mare que nous atteignons après une courte marche, et où nous trouvons des traces de rhinos entrantes, superbes (photos), mais pas de traces sortantes exploitables. Nous passons un long moment à attendre à l’ombre, le retour des rangers partis explorer le terrain autour du site.

trace_rhino

En attendant, un peu d’observation : Black shouldered kite (élanion blanc), striped swallows (greater ou lesser). Les rangers reviennent bredouille. Retour aux pick-ups. Nous prenons le café. Steve et les gardes discutent.
Il décide de changer de stratégie et d’aller plutôt sur de l’autre coté des Smith Mine Hills, pour camper à Mumbusi pas loin d’une aire de camping privée, ce qui implique de repasser par Sinamatella et un parcours sur piste assez long. On y va. Plein d’eau en repassant au camp. La piste franchit la ligne de collines par un col, où nous essayons de contacter un rhino porteur d’un collier émetteur. Sans succès. En descendant, nous croisons un pick-up de chasseurs (zone cynégétique proche). Moustaches en crocs, cheveux gras dans le cou, cartouchière sur la bedaine. On dirait une couverture de Charlie Hebdo. Le paysage devient franchement desséché ensuite lorsque la piste longe la limite du parc. Crevaison en zone montagneuse plus loin. Et réparation.
[…]

camp

Finalement nous arrivons vers 12h30 à Mumbusi. Et nous commençons immédiatement à installer les tentes. Même répartition que pour les chambres. Je partage la mienne avec Jean-Pierre. Puis déjeuner, d’une ordinaire frugalité. Et l’horreur: pas de bière, pour les trois jours à venir. Je me plaindrai à la compagnie. Steve annonce qu’à 14h30 nous allons rejoindre les rangers du secteur pour un transect rhinos. Sitôt dit…. Nous sommes sur les lieux en quelques minutes de voiture. Deux heures de transect sous un dur soleil de la mi-journée, dans un secteur un peu montagneux. Beaux paysages et superbes châteaux de rochers d’un ocre rouge puissant dans lesquels les arbres se sont enracinés au prix d’incroyables acrobaties. Quelques traces de rhinos que les rangers tentent de suivre, sans succès car elles s’entrecroisent. Nous apprenons les signes que les rhinos laissent derrière eux : les "spread" sont des bouses dispersées par les rhinos en les balayant de la patte pour marquer leur territoire.

Steve_Hamletson

Steve introduit des "way points" dans son GPS (évolué) à chaque spread. Il me montre une distribution géographique cumulative qui prend une tournure intéressante. La distribution des groupes de spread donne celle des rhinos (pense-t-il). Les femelles sont toujours localisées dans des secteurs géographiques bien délimités, tandis que les mâles ont tendance à vagabonder. Visite de gravures rupestres préhistoriques (?) sous des surplombs rocheux au retour. Intéressantes. Finalement nous arrivons au campement à pieds. Le soleil est bas. Je mets une tenue légère et je file en haut du site sur les rochers voir le coucher de soleil. Décevant. Je pète la bride de ma tong en descendant (tongs souvenir, achetées à Waza, déjà réparées deux fois. Foutues cette fois, elle resteront à Hwange).
S&S ont une grande expérience du campement en brousse. Le feu de camp ronfle en quelques minutes, et la théière de Steve est prête. Polenta au menu, avec une viande en sauce. Il nous fallait ça. Dîner au feu de camp. Très agréable. Ça rappelle la colo. Steve raconte les problèmes créés par la concession de prospection (d’exploitation ?) attribuée à une société minière dans le parc, pas loin du camp. Je parle voyages avec Ariane qui me recommande chaleureusement le Népal.
Citation du jour : If you get lost in the wild, anything the animals drink, you can drink it ! (Sue). Ça donne pas envie de se perdre.
Exploration du ciel après le dîner avec Ariane et Marlène. En partant du scorpion immanquable, nous n’avons pas de mal à trouver la couronne australe, puis le sagittaire. Nous ramons un peu pour Aquila dont je sous-estimais la taille. Au lit vers 22h30. Jean-Pierre ronfle. Je me relève pour vérifier qu’on voit bien Vega (Lyre) et le Cygne sous Aquila. Vérifié. Je me recouche tranquillisé, et je dors.
Réveil nocturne sous les étoiles. Milieu de la nuit. Nous n’avons pas mis le double toit de la tente dans cette éventualité. Féerie nocturne. Comme c’est beau. Je suis le mouvement de Jupiter un moment en me rendormant, tout en ficelant une introduction à la photométrie photographique digitale pour Marlène qui a du mal à comprendre la signification des histogrammes d’éclairement associés aux clichés des APD.

Mercredi 23 septembre
à Mumbusi (qui signifie petite termitière dans le dialecte local)
Je me lève le dernier. Il est 6h. Toilette express. Petit dej’ express. Steve nous briefe sur le transect d’aujourd’hui. Poursuite de l’exploration du secteur. Nos deux rangers arrivent, Becky le jeune – déjà talentueux et fort prometteur selon Steve – et Hamletson le senior qui va nous faire la démonstration de son impressionnant talent de pisteur. Ils nous saluent en souriant, de ce sourire qu’on ne trouve qu’ici, que je reçois comme une célébration de la gaieté, de la spontanéité, de la sincérité, de la joie de vivre, et de la rencontre, qui vous sont offerts comme le vent offre dans un souffle les petits parachutes poétiques des graines fécondes du pissenlit à la nature, fragiles semences du bonheur. On pourrait écrire le livre de la magie du sourire africain, qui vous touche de sa lumière comme le soleil de ses rayons.
Un gros quart d’heure de piste plus tard, nous sautons du pick-up et nous nous déployons sur un front d’une centaine de mètres. Ainsi commence notre traque du rhinocéros noir d’Afrique.
Dans le sous-bois, je fais partir un rapace nocturne, de la taille d’un moyen-duc, vol semblable. Après une vingtaine de minutes, nous arrivons à la source de Shawato Sulfur Spring. Beau site. La source est entourée d’une grande prairie. Nombreuses traces d’éléphants, qui ont effacé celles des rhinos qui viennent y boire aussi.
La progression nous mène ensuite sur le flanc de la colline puis sur le plateau sommital. A plusieurs reprises; nous passons près de grands trous, vaguement coniques, profonds d’un mètre environ, fraîchement creusé. Ce sont les œuvres de l’oryctérope, à la recherche de termites, son met exclusif. Je trouve un très joli piquant de porc-épic. […]. Hamletson trouve les traces d’une femelle et de son petit. Puis d’un mâle qui se déplace dans l’autre sens. Nombreux spreads. Longue progression en territoire rhinos. Ambiance stimulante. On a l’impression qu’Hamletson lit le milieu comme un livre. Il nous montre où la bête a cassé une branche de sa corne, et brouté les jeunes pousses. Il nous montre la différence entre les bouses d’éléphants dans lesquelles les fragments de bois ont leurs extrémités écrasées, et celles des rhinos dans lesquelles les fragments de bois sont coupés net aux extrémités.

crane_rhino

Hamletson nous appelle. Il est dans un bosquet un peu dense. Du type de ceux que les rhinos affectionnent pour dormir, selon Steve. Des ossements à ses pieds. Je pense à un jeune éléphant. C’est un rhino braconné. Pas très récent. Tué pendant son sommeil, d’une balle sans doute. Et amputé de sa corne, à la hache selon Hamletson. Le trou béant sur ce qui reste du museau est la trace évidente de cette mutilation (photo). Vision terrible. Cet animal qui fût vivant, magnifique, venu du fond des âges, réduit à ces quelques ossements dérisoires par les malédictions conjuguées de la grande misère africaine et de l’universelle cupidité humaine. Silence dans la brousse. La tragédie est à l’oeuvre. Steve et Hamletson inspectent le crâne. C’est une défaite pour eux. Terrible sentiment d’impuissance pour nous, et grande colère. Cet effrayant gâchis parce qu’une tradition millénaire de la médecine asiatique incorpore dans sa pharmacopée la corne de rhino en poudre - laquelle n’est rien d’autre que la même kératine qui constitue nos ongles et nos cheveux - qu’ils sont prêts à payer à prix d’or. Ces ossements sont un cri de désespoir de l’espèce à demi éteinte que nous recevons tous en pleine figure. L’émotion de Steve est palpable. Pleurez, vous qui passez par ces lignes, le sort des rhinos est scellé. Engloutis un par un dans l’océan des croyances d’un autre âge de la marée humaine. Je remâche mon amertume. Ce combat d'arrière garde est perdu d'avance. Que faire ? Inonder le marché et faire s’effondrer les prix avec de la kératine de synthèse, dit Steve un soir. C’est une entreprise. Mais on peut y songer. [Note: 80% des rhinocéros noirs d’Afrique ont été exterminés par les braconniers au début des années 90. La population est passe de 65000 en 1970 à 2475 en 1992. La poudre de corne de rhino se vend entre 15000 et 60000$US le kg sur les marchés asiatiques. Il semble que son utilisation comme aphrodisiaque soit une légende. Cf savetherhinos , IUCN ]
Steve nous dira plus tard que le message qui l’attendait hier matin à la station radio du camp, était une alerte adressée à tous les gardes et responsables du parc. Il émanait des services de surveillance et signalait qu’un groupe de sept braconniers dont deux étaient armés, avait franchi récemment la frontière avec la Zambie et traversé le Zambèze.
Il nous parlera plus tard de la lutte contre le braconnage et des moyens que les autorités mettent en œuvre pour son efficacité. L’ancienne procédure prévoyait l’arrestation des contrevenants, que dans le contexte du parc, on n’arrêtait jamais car ils fuyaient, souvent en tirant sur les gardes du parc. La règlementation a été modifiée récemment. Désormais, les gardes sont autorisés à ouvrir le feu sans sommation sur toute personne présente illégalement dans l’enceint du parc. Cinq braconniers ont déjà été tués. Mais on déplore aussi un accident mortel. Fin du tragique intermède. Nous reprenons la recherche de traces. Je suis juste derrière Hamletson au moment où un superbe léopard file comme un dératé environ cinquante mètres devant nous. J’ai juste le temps d’apercevoir son arrière train et un peu du magnifique pelage de son dos. Un doigt d’optimisme me revient. Ariane en sera (amicalement) jalouse.
Nous marchons depuis longtemps. Sue et Michèle sont fatiguées. Bref arrêt pour boire et grignoter. En grignotant mes biscuits, je cherche à la jumelle le léopard dont Hamletson me dit qu’il n’est pas loin, sans grande conviction, et sans succès.
Nous n’avons pas trouvé de rhinocéros, malgré les traces. Mais ce n’est que partie remise. Il nous reste une chance demain. En une vingtaine de minutes nous sommes de retour au pick-up, puis au campement.
Je fais la vaisselle en rentrant, arguant de mon expertise en la matière acquise dans les longs séjours en refuge où l’eau (fluide) est souvent rare. Puis nous déjeunons. Steve nous annonce qu’après les 10km de ce matin nous ne repartirons pas sur les traces des rhinos (ce que je déplore sans le dire). Il propose que nous allions voir des gravures rupestres près du camp privé de Mumbusi, bien plus riches que celles vues hier. En attendant, sieste jusqu’à 16h. Chacun cherche un endroit confortable où se reposer.
[...]
Je bouquine un peu, observe un peu, somnole un peu, à l’ombre étroite du tronc d’un grand arbre.
La visite du site archéologique est intéressante. Les gravures sous abri sont semblables à celles observées hier, traces d'animaux. Nous grimpons sur de gros rochers (5-6 m), d’où nous pouvons observer des gravures sur d’autres rochers voisins. Différentes des précédentes, dont une qui ressemble à un jeu populaire selon Steve. D'après lui, leur âge n’est pas connu. Il semble que personne dans la communauté scientifique ne se soit intéressé à ces gravures. Certaines sources les attribuent aux chasseurs-cueilleurs entre 10000 ans avnt notre ère, mais sans donner de référence. Voir aussi U.Erlangen report pp 59ff pour la préhistoire du Zim.
Au retour, nous faisons halte près d’une mare source proche du camp de Mumbusi. Peu d’activité, un ou deux éléphants pas loin. L’eau de la source s’écoule dans un ruisseau au creux de la prairie. Nous en suivons le cours avec Marlène en nous promenant, et en parlant jardin. Retour au camp à la nuit vers 18h. Mes affaires rangées, je prends une chaise et je me pose devant le feu allumé par Sue. Steve est occupé à la cuisine. Marlène me rejoint. Nous parlons restaus du cœur. Elle y est bénévole un soir par semaine. Gênée par les clients qui ont les moyens de s’alimenter normalement et à qui on ne peut refuser un repas. Tout corps vivant souffre d’être la niche écologique de parasites. La société est un corps vivant à toutes ses échelles. Loi universelle. Nous parlons aussi PU et j’évoque longuement Waza, et le bonheur émerveillé de cette première mission.
Puis je discute un bon moment braconnage avec Steve.
Après le dîner, vers 21h Ariane décline ma proposition d’une partie de déchiffrage du ciel local. Fatiguée, elle va se coucher. Pendant quelques minutes nous cherchons Véga et le Cygne avec Marlène, puis je la raccompagne à la frontale. Je reste ensuite un long moment à rêver devant le feu qui se meurt en gémissant doucement avant d’aller me coucher à mon tour vers 22h. Jean-Pierre dort.
Réveillé au milieu de la nuit, mystérieusement et absolument trempé (soaked comme disent les anglais), oreiller, pyjama, duvet. Tout cela sèchera demain bien sûr, mais bien inconfortable sur le moment. Le ciel est magnifique, mais je suis trop incommodé pour l’apprécier. Mauvais sommeil ensuite.

Jeudi 24 septembre, un grand jour.
Je somnole jusqu’à la sonnerie du réveil de S&S. Puis séquence habituelle. [...]
Je me gave un peu de céréales pour compenser la légèreté du lunch.
Steve nous annonce que nous allons reprendre la traque sur le même parcours qu’hier, à cause de la richesse en traces observées (au moins un couple femelle+jeune et un mâle). Les chances d’observation d'un rhino sont plutôt bonnes. Michèle et Sue choisissent de rester au camp.
Nous recommençons donc tout comme hier, après un remplacement de roue avant le départ...
La longue et lente progression, attentive, méthodique, silencieuse, recommence sitôt débarqués du pick-up. Dans le premier sous-bois je trouve un crâne, que je porte à Hamletson pas loin. Phacochère me dit-il. Becky arrive derrière moi. Il a trouvé les défenses. Oh j’en voudrais une pour mon loupiot. Hélas, elles doivent être remises aux autorités du parc. Une règle qui ne souffre pas d’exception. Steve me regarde l’air désolé. Beuhh.
Le sous-bois est parcouru de dizaines de sentes d’animaux, sur lesquelles on lit des centaines de traces. C’est toujours aussi fascinant pour moi.
Petit regroupement à l’approche du pied de la colline lorsqu’un lion pas loin baille un peu bruyamment. Montée à flanc de colline.
[...]
Petit arrêt pour se désaltérer et grignoter une fois en haut. Nous sommes à nouveau sur le plateau, en territoire rhino. Hamletson et Becky reprennent leur recherche. Ils aboutissent rapidement à une bonne trace. Tous en file indienne derrière Hamletson, Becky explorant les environs. Il perd la trace un moment. Tout le monde se disperse. C’est Ophélia qui la retrouve. Le pistage est difficile car le sol est recouvert de feuilles mortes. Mais Hamletson nous montre où le rhino est passé : quelques feuilles mortes un peu écrasées – que vous et moi n’aurions pas trouvé en les cherchant là – et une brindille cassée par-dessus, sont une signature du passage de notre animal. Une feuille mouillée du mucus odorant émis par l’animal pour marquer son territoire (phéromones), en est une autre (Je n’ai pas trouvé cela vraiment odorant). Les bouses et autres spread très visibles. La fraîcheur de ces traces montre que celui qui les a laissées n’est pas loin. Hamletson avance un peu courbé en avant pour se dissimuler, et en arrondissant le dessous du pied quand il marche (comme il nous l’a appris). Je l’imite, derrière lui.
Au bout d’un moment de cette progression il se fige. Le rhino est là, à une quarantaine de mètres, légèrement en contre bas, dissimulé derrière un fourré au pied d’un grand arbre. Il semble être intrigué par notre présence et assez nerveux. Heureusement, le vent est favorable (face à nous), ce qui n’était pas le cas hier. Nous l’observons un long moment.

rhino1

Le cliquetis des appareils photos ne semble pas le déranger. A&B nous font nous déplacer vers une zone rocheuse où nous serons plus en sécurité s’il venait à nous charger (Steve nous citait un accident récent où un ranger du parc, chargé par un rhino et malencontreusement tombé, s’en est tiré avec trois cotes enfoncées d’un coté et une de l’autre, et miraculeusement la vie sauve). Ceci nous met vent de travers par rapport à lui. Encore praticable. Il ne nous a pas senti. Il nous regarde sans nous voir (les rhinos sont affreusement myopes). Et il en est clairement dérangé. Il broute quelques pousses, tourne la tête, d’un coté, de l’autre, se couche, se relève, se déplace, broute quelques pousses,…

rhino2

Tout le contraire de l’indolence qui est son ordinaire sylvestre. Nous restons longtemps à admirer l’animal et son manège, et à essayer de faire quelques photos à travers les branches. Et puis il faut partir sur un signe d’Hamletson, aussi discrètement que nous sommes venus. Steve nous dit que ce rhino ne porte aucune marque (à l’oreille lorsqu’ils ont été enregistrés). Il est donc le petit nouveau dans son recensement. C’est son vingtième protégé. Il est ravi.
Fin de 4h15 de jeu de piste et d’observation, et fin de la partie active de la mission aussi.
Retour au campement. Nous plions les tentes. Déjeuner expédié. Un dernier remplacement de roue avant de partir, et en route vers Sinamatella. La piste est en mauvais état. Dans la descente du col, Steve prend trop vite une grosse ornière et il s’ensuit une monstrueuse embardée du pick-up qui fait un bond terrible, et une colossale envolée correspondante des passagers qui décollent tous de leur siège avant d’y retomber lourdement. Heureusement tout le monde avait vu venir l’incident et personne n’a été totalement surpris. Pas de dégât. Steve totalement confus s’excuse platement. Il devait rêver de son nouveau protégé.
Arrivée à Sinamatella vers 15h30. Pas d’eau à la douche du bungalow. L’urgentissime besoin d’une douche après trois jours de brousse impose l’application de la procédure d’urgence et le recours à la douche du pauvre. Le seau d’eau prélevé au robinet extérieur. Ah, comme ça va mieux après !
J’ai un stock de linge en besoin urgent de lavage, mais il devra attendre sous plastique l’étape de Victoria Falls demain.
Une fois un ordre minimum restauré dans mes affaires, je rejoins notre agora. Ariane est en face, à l’observation de la plaine. La lumière est somptueuse. Un gros troupeau de buffles (300 têtes environ selon elle) venant de la forêt, envahit l’extrémité est de la prairie où il vient sans doute paître pour la nuit.
Je vais me poser sur la terrasse. Enfin une bière, après trois jours d’horrible diète. Je savoure la bonne mousse.

La plaine1

La plaine2

Ariane m’appelle. Un couple de lions descend la rivière et approche du troupeau de buffles. Les buffles les ont vus. Les acteurs sont en place. Ils sont face à face. Cette scène de l’opéra des savanes va durer longtemps. Nous ne verrons hélas pas la suivante. Les buffles constituent doucement un front en fer de lance, qui avance vers les deux lions et les encerclent progressivement, les obligeant à descendre dans le lit asséché de la rivière. Le mâle bat en retraite et se réfugie au sommet d’un tumulus sur la rive gauche (à l’opposé du camp), où il s’aplatit, tandis que la femelle reste dans le lit de la rivière où elle se perche au sommet d’une accumulation de bois ou d’un accident de terrain étroit et haut de peut-être deux mètres (tumulus dont on distingue mal la nature de loin). Les buffles descendus dans le lit de la rivière entourent le refuge de la femelle et quelques uns font face au mâle, l’un d’entre eux en avant des autres. La scène reste figée un long moment. Surviennent alors quelques buffles arrivant de la forêt coté rive gauche du lit de la rivière, qui prennent en quelques sorte le mâle à revers.

front_buffles

fuite_lion

C’est le moment que choisit le buffle le plus proche du lion pour charger en montant le tumulus, obligeant le lion à décrocher et à fuir. C’est assez incroyable, on a l’impression que tout cela obéit à une stratégie concertée et qu’il y a quelque part chez les buffles un général qui préside à la manoeuvre.
Pendant ce temps, la lionne et l’armée qui l’assiège n’ont pas bougé. Après un long moment le lion revient en suivant dans l’autre sens la même berge opposée de la rivière, qu’il avait empruntée pour fuir. Il se couche derrière un bosquet un peu à l’écart. La lionne peu après quitte son refuge et va le rejoindre sans que l’armée de cornes qui l’entourait ne réagisse. Les buffles semblent alors considérer l’affaire réglée et le troupeau entreprend de se déplacer doucement vers l’ouest en remontant la prairie dans notre direction. Ils paissent et passeront bientôt sous le camp. Steve nous dira plus tard que les lions attaqueront de nouveau sans doute, à la faveur de la nuit, avec succès cette fois. Mais nous n’en verront rien. La tombée de la nuit nous prive de la suite.
J’envoie un bref courriel à la famille, pendant l’apéritif. Barbecue ce soir pour le dîner. C’est la fin du séjour et l’ambiance est plaisante mais morose. Trevor, le financier de DART est là. Un personnage. Il est venu avec son CESSNA 182. Grosse voix de baryton et joviales certitudes. Et un accent redoutable.
Après le cognac, la terrasse se vide. Je passe un moment seul sur une des pierres face à la nuit africaine. Le ciel est voilé. Dommage. Des bruits de gros animal dans le fourré en dessous m’incitent à ne pas rester. Il est 23h. Je note quelques impressions avant d’éteindre.

Vendredi 25 septembre
Le réveil sonne à 5h30. Je prépare mon sac. Grand désordre dans mes affaires. Je rame un peu contre l’entropie d’univers, et je fais un sac à part des fringues crasseuses des trois jours de brousse. J’abandonne mes tongs de Waza dont la bride réparée deux fois a encore pété. Snif. J’ai égaré le sac de graines de umtbishi pour mes loupiots, qui contient aussi le bracelet pour Elisa. Peut pas être loin.
Le temps est bizarre. Il devient gris et le vent se lève au moment du petit déjeuner. C'est un peu sinistre.
Une dernière photo de groupe pour Sue et nous partons, Steve et Sue aux postes de pilotage.
Route sans encombre et sans joie, jusqu’aux abords de Vic Falls, où le véhicule de Sue commence à hoqueter de manière préoccupante. Le phénomène va en s’accentuant jusqu’à l’arrêt du moteur, qui repart, hoquette, s’arrête, repart… Steve lève le capot. Ça chauffe, mais là n’est pas le problème. Pompe d’injection à mon avis. Finalement, corde et remorquage. Cassée trois fois, Sue n’est pas familière de l’exercice. Loi de Murphy : contrôle de police. Longue palabre entre Steve et les flics qui veulent verbaliser. Il s’énerve un peu. Finalement, les flics abandonnent et nous laissent filer. Peu après, vers 11h30, nous arrivons au Lorrie’s B&B. Deux bâtiments sans étage, chacun pourvu d’un auvent-terrasse – confortablement meublé pour le bâtiment principal - encadrent un beau jardin d’agrément et un petit plan d’eau. Très favorable première impression, que rien n’infirmera par la suite. Lorrie nous accueille, grande femme, blonde, souriante et chaleureuse.
Steve et Sue filent sans attendre faire réparer le pick-up en panne. Sue verse une larme. Bizarre car elle était parfois assez froide voire un brin agressive, comme quand j’avais commencé à monter sa tente par erreur. C’est une bonne surprise.
Lorrie nous montre nos chambres. Très bien. Avec eau chaude et froide aux robinets du lavabo et de la douche. J’ai trois jours de vacances devant moi et ce cadre en rend la perspective encore plus agréable. Je pose mon sac et je m’installe. Un peu de détente, je sourie aux trois jours à venir.
Nous déjeunons dans la grande salle à manger. Bonne cuisine.

marché

Après le repas, Lucky nous conduit au marché d’artisanat du village, à la demande des filles qui partent demain matin. Nous y passons un long moment. J’en profite pour faire une première fournée d’achats, en concertation avec Ariane pour les trouvailles. J’aime bien l’ambiance - un peu frelatée, mais agréable – et le contact avec les marchands ou artisans, tous jeunes. On trouve de beaux objets, bien qu’un un peu standardisés. Bois, pierre, métal, pas de tissus, il faut aller au marché artisanal des femmes. J’achète calebasses, plats en teck, serre-livres zèbre, bijoux. Lucky revient nous prendre.
Au retour nous passons à la (pauvre) librairie du village. Je prends quelques cartes postales, que je n’enverrai pas. Il n’y a qu’une carte du PNH. Je la laisse à Ariane.

Zambèze

Nous avons rendez-vous à 16h pour une petite croisière sur le Zambèze. Beau fleuve. Une flottille de bateaux y promène le touriste. Le notre est fort convivial, bar flottant avec tables en terrasse. Il descend le cours du fleuve avant de le remonter. Un jeune croco semble s’ennuyer sur son bout d’île. Plus loin des éléphants se baignent avec délices, un vocifère emporte une grosse pêche (photos merdées), des glaréoles et un cormoran regardent passer les touristes, un groupe de martin pêcheurs pie attend son banc de poisson. La bière est bonne. L’ambiance s’y prêtant j’essaie aussi le scotch du Zim. Pas pire.

diner@Lorrie

Retour vers 19h. La très bonne cuisine de la maison est confirmée au dîner. Ambiance un peu morose de fin de vacances. La conversation traîne un peu. Nous sommes tous fatigués. [...]
La table est levée vers 21h30.
Pas vu Dave à qui j’avais promis un paquet de cigarettes pour celle qu’il avait consenti à m’offrir hier soir. Dommage.

Samedi 26 septembre
Réveillé doucement vers 4h30. Bon sommeil avant. Un moustique me tourne autour. Je savoure cette somnolence en phase semi consciente, un peu aquatique. Vers 5h un oiseau lance quelques notes délicates, flûtées, hésitantes, qui semblent interroger la nuit sur la venue du jour. J’écoute. Il réitère obstinément sa modulation un peu précieuse devant le silence que lui oppose la nuit persistante, comme s’il attendait une réponse. Il poursuivra longtemps sa vocalise dans l’aube naissante comme pour encourager le jour à s’établir et le soleil à émerger. D’autres oiseaux se joignent bientôt à cet appel, mais sans que jamais ce chœur discret ne soit comparable à l’embrasement sonore wagnérien auquel j’avais assisté au parc du W au Niger en 2007.
Mon réveil sonne à 5h30. Je vais mettre l’eau du café à chauffer et ouvrir les paquets de biscuits. Nous allons visiter les chutes ce matin, avant que Ariane, Marlène, Michèle et J-Pierre ne partent prendre leur avion. Nous prenons le café en vitesse et à 6h05 Lucky arrive pour le transport. Nous sommes rapidement sur place. Entrée 20$.

chutes1 chutes3 chutes2

Le premier point de vue sur l’extrémité ouest des chutes est d’une rare beauté. De grosses volutes de bruine montent du pied de la chute, dans le premier soleil. Elles brumisent la végétation alentour. Les fougères sont partout évidemment, magnifiques, turgescentes.

phaco-héron

Nous parcourons ensuite le sentier d’observation. Photos, avec des fortunes diverses, les apparitions du soleil étant comptées. Quel spectacle. Sur le chemin nous rencontrons un couple de guib harnachés qui se tient timidement dans l’ombre.

phaco

Puis un couple symbiotique Phacochère - héron garde-boeufs, l’un laboure, l’autre picore derrière. Très photogéniques. Il nous faut bientôt rentrer pour un dernier tour de boutique pour les partants avant l’heure du taxi. Nous nous retrouvons vers 8h30 à la sortie du parc des chutes.
Après les courses nous prenons un colossal petit déjeuner continental à l’hôtel. Puis les partants vont boucler leurs valises. Je bavarde avec Lorrie de ce que je vais faire (j’ai déjà réservé pour la journée rafting demain). Puis je m’installe sur la terrasse. Il y a des livres pour enfants et des revues touristiques sur la table basse.
A 11h, tout le monde est prêt. Les bises et tout. A bientôt. Salut les copines.

Pour combler le vide, je vais le creuser et je file sur l’itinéraire que m’a recommandé Lorrie. Deux fois à droite puis à gauche, traversée du Safari Lodge. Le garde m’autorise le passage en souriant. Et c’est la brousse. Jour brûlant, mais la brise rend la chaleur supportable. Paresseuse déambulation à travers le bush. Je prends mon temps. Des toits de tôle qui brillent au soleil loin au nord ? Bidonville ? Face cachée de Vic Falls ? J’entends le ronron de l’industrie des chutes qui tourne, au sud, qui vrombit, qui rugit. Ballet des hélicos. Un ULM passe. Enfin Elephant View, colossale résidence de luxe, posée sur un promontoire. Là encore le garde m’accueille avec bienveillance. Un bec ouvert sur la mare qui orne la pelouse (jolie photo). Puis je me perds un peu dans la traversée de l’immense paquebot. A son pied le golf et le bar des golfeurs où je me pose pour une bière. J’observe les golfeurs qui se préparent. La crème (croit-elle) du Zim. Le geste et le verbe impérieux. Un jeune porteur de caddy qui voit mon matériel photographique me sourit et m’encourage du geste a aller faire mes photos d’animaux. Je réponds à son sourire et je lui montre ma bière. Empathie réciproque. Il a une chouette coupe rasta, l’air déluré et l’œil de D'Artagnan plus que celui de Rastignac. Il mangera bientôt les crocodiles fossiles qu’il sert aujourd’hui, j’espère.

impala

Grand tour ensuite sur le sentier nature qui parcourt les abords forestiers du green à travers le bush. Le vent est tombé. Il fait une chaleur torride. Impalas, waterbucks, phacochères, paissent librement. Cris de vocifères que je ne parviens pas à voir. Un gonolek se moque de moi. Une ombrette s’enfuie vers un coin de marais. Un gros lézard (petit varan ?) se faufile dans l’herbe avant de se glisser dans une petite mare. Une jeune femelle impala me fait une démonstration éblouissante des prouesses bondissantes dont elle est capable. Ballade agréable.
Je prends un sandwich avant de repartir, à pied par la route, jusqu’au village. Le cagnard est implacable. Un jeune débraillé m’entreprend un moment. Une centaine au moins, de vautours forment une tour verticale haute de plusieurs centaines de mètres, dans un (ascenseur) thermique. Site de prédation en dessous ? C’est un secteur où Lorrie m’a recommandé de ne pas aller.
Nouveau tour de boutiques dans le village. Harcèlement permanent des petits vendeurs de tout. Infernal.
En remontant à l’hôtel je croise O&A qui vont faire leur messagerie au café internet du coin. Fatigué en arrivant, je somnole un moment et me réveille avec deux piqûres de moustique sur le bras gauche. Bon. Soyons prudent, Malarone.
Le dîner est excellent. Lorrie est vraiment une bonne adresse. Longue discussion avec Clive sur la situation au Zim. Je n’approuve pas tout ce qu’il dit.
Retour à ma chambre vers 21h. Le plaisir d’avoir du temps devant soi. Je me mets au lit pèpère après une bonne douche. Et je note les impressions du jour.
[...]

Dimanche 27 septembre
– Journée rafting – Descente des rapides du Zambèze en aval des chutes.
Réveillé tôt une fois de plus, vers 5h30. Rédaction de quelques notes après 6h. Présent au petit dej’ à 7h comme convenu. Je commande des œufs au bacon. Ils seront servis à 7h35, en même temps que ceux de O&A arrivés un peu après moi. Le rendez vous pour le rafting étant 7h40, ça fait court pour engloutir mon plat. Donc petit retard. Le Zambèze devra attendre un peu. Le bus de ramassage nous prend peu après et boucle son circuit rapidement.

colgate

Nous sommes sur place un peu après 8h. Le lieu d’accueil est une belle plateforme d’observation en bois, accolée à un petit bâtiment. Elle domine les gorges du Zambèze qui coule environ deux cents mètres en dessous (photo). On aperçoit la première série de rapides qu’il faudra franchir. Nous sommes accueillis par Colgate (c’est son surnom, devinez pourquoi), souriant, jovial, truculent même, et farceur en prime. Il nous présente la journée et tout ce qui va avec. Nous l’écoutons en sirotant un café. Je commande le disque de la vidéo qui sera réalisée sur notre parcours, et je propose à O&A de leur passer le fichier, ce qu’ils acceptent.

Zambèze-rafting

Finalement tout le monde prend un équipement individuel, gilet de sauvetage et pagaie, et nous descendons en file indienne vers le point d’embarquement par un sentier taillé dans la roche de la gorge. En bas nous attendent trois grosses embarcations de rafting en gros boudins de plastique. Huit personnes tiennent à l’aise dedans. Chaque embarcation est sous l’autorité d’un navigateur expérimenté de l’entreprise (Wild Horizons). Une fois embarqués, la navigation commence par des exercices dans une zone d’eau calme, manœuvre, coordination, etc... Le dernier étant la récupération des naufragés. Là tout le monde saute à l’eau, c’est le premier bouillon de la journée. Il y en aura d’autres. Nous sommes cinq à bord de notre radeau : O&A, Pepe et Manuel (père et fils, espagnols), et moi. Je suis devant avec Manuel.
Et puis c’est parti pour le premier rapide, pas trop difficile. Chacun peut donc prendre la mesure de ce qui l’attend ensuite. Les trois rapides suivants sont aussi assez indulgents avec notre inexpérience. Mais chacun y met du sien et pagaie avec la vigueur de l’enthousiasme. Quelques périodes d’eaux calmes permettent d’examiner l’environnement. Les flancs de la gorge sont couverts de végétation – sèche en cette saison – et de grands arbres. J’aimerais voir ça à la saison des pluies. De jolies bergeronnettes (african-pied wagtail) courent sur les rochers et de délicieuses hirondelles (grey-rumped swallow probablement) frôlent en chassant, l’étrave du bateau. Belle ambiance de fond de canyon.
Vient ensuite le 5ème rapide (Stairway to heaven), redouté et redoutable, à la terrible réputation de naufrageur. Le captain nous a prévenu, c’est 70% de chance de se retourner. Immédiatement le bateau plonge vertigineusement dans le creux du rapide, se redresse puissamment soulevé par l’énorme courant et plonge à nouveau dans les terribles remous. Des monceaux d’écume furieuse nous balaient et en moins d’une seconde je me retrouve au bouillon sans avoir compris comment. Je crois que je suis le premier éjecté (la vidéo en dira plus), et tout de suite après, le bateau se retourne et tout le monde est à l’eau. Je bois une tasse, deux tasses, trois tasses, en essayant d’émerger des remous qui m’engloutissent. Un peu inquiet quand même de la tournure que prend la chose. Faudrait pas que ça dure. Le courant m’entraîne vers la rive droite qu’il faut justement éviter à cause des rochers émergents. Un des voltigeurs secouristes en kayak – ils sont quatre ou cinq - vient me récupérer. J’attrape la poignée de secours et je me laisse tirer. Je tape un rocher en passant, mais sans conséquence. J’appréhende le suivant. Il n’y en aura pas. Finalement nous arrivons dans des eaux plus calmes où je peux respirer. Le bateau a été redressé, mais Ophélie a été prise dessous quelques longues secondes dans cette opération, sans savoir où se diriger pour en sortir. Elle a eu très peur et fera une petite crise de larmes une fois à bord. Il n’y aura pas d’autres rapides de ce niveau de difficulté par la suite, heureusement.
Les quelques rapides suivants sont passés sans problème jusqu’au 10ème après lequel nous nous dirigeons vers une crique sableuse où nous attend le déjeuner. Feu vert pour un bain apéritif, tout le monde saute à l’eau et barbote jusqu’à la plage. Petit repas pas mal, la frugalité est de mise, et surtout, même pas de bière, les rats ! Je proteste une fois de plus.
Le déjeuner expédié, nous repartons pour les onze rapides suivants. Beaucoup de navigation calme. Des cormorans à ventre blanc (white-breasted cormorant) nous survolent parfois. Nous entendons aussi le cri des aigles vocifères, mais pas pu en voir un. Enfin arrive le n° 18 (Oblivion), autre tueur de radeaux redouté. Dans un scénario connu, un gros paquet d’eau dans un remous nous attaque par le travers de mon coté. Chance pour ceux qui sont de ce coté car ils s’accrochent à la main-courante attachée au sommet des boudins, lesquels les protègent aussi un peu. Les autres sont pris de travers sans protection et volent par dessus bord. Mais Ophélie et Pepe ont tenu bon la main courante de leur coté et il n’y a qu’à les remonter.
La fin du parcours est de la plaisance, avec quelques intermèdes petits rapides. Pendant cette phase, je demande à notre captain s’il y a déjà eu des accidents sérieux depuis que ces descentes de rapides existent. Il me répond l’air un peu gêné que oui. Combien ? : une vingtaine de morts depuis 1981. Sachant qu’il y a eu jusqu’à 40 bateaux par jour au temps de la grande prospérité Zimbabwéenne, et qu’il y en a cinq aujourd’hui avec ceux des autres compagnies, vingt accidents mortels, c’est peu en valeur relative, mais c’est quand même fort préoccupant en valeur absolue. J’ai oublié de demHamlet quand était le dernier. Lorrie a répondu à cette question le soir au dîner : c’était il y a 18 mois, une jeune femme en voyage de noces. Lorsqu’elle a été tirée par son gilet selon la procédure expliquée ce matin, elle a glissé hors du gilet dont elle avait détendues les courroies pour être à l’aise.
Dans l’aimable courant final, la baignade est autorisée et tout le monde plonge. Les derniers rapides peuvent même être passés à la nage (dans le gilet). J’ai bien aimé le dernier.
Finalement, nous accostons en douceur au point de débarquement.
L’articulation de mon épaule droite est douloureuse et j’ai une ampoule à l’intérieur du pouce droit et une limure à l’auriculaire droit, due au frottement du cordage (excès de pagaie).
Il faut ensuite grimper 200m de dénivelé jusqu’en haut de la falaise, avec son équipement, par un sentier un peu délité. Je commence à monter parmi les premiers, derrière une ado (~17 ans) qui mène un train d’enfer. Je décroche un peu et je dois lui concéder une cinquantaine de mètres sur le parcours. Les autres sont assez loin derrière. Je féliciterai son père une fois dans le bus. Il me répondra sobrement "Oui, elle sait marcher". Des allemands je crois. Il fait chaud mais pas trop. Des boissons heureusement, nous attendent au sommet. Comme la bière est bienvenue.
Il y a aussi un étal de produits artisanaux classiques sous un petit auvent, et en particulier une superbe girafe de grande taille (1.30 m environ) dont la tête est un vrai travail de sculpture et dont je me dis qu’elle serait chouette à la maison au milieu des alaucasias et de l’areka de l’entrée, si j’avais une solution pour la transporter. Elle tape aussi dans l’œil d’O&A lorsqu’ils arrivent. Je le découvre lorsqu’Ophélie vient me demHamlet un service : leur ramener l’objet à Paris. Réponse négative, j’ai deux sacs en bagages cabine (optiques et laptop & autres matériels fragiles ou précieux) et mes propres achats. Impossible de me charger d’un objet aussi encombrant. Ils négocient quand même en pensant trouver une solution. Prix demandé 50$ ! Je leur suggère de l’acheter à ce prix. "Ah non, c’est pas la règle du jeu, on négocie". "Propose 15$ dit Hamlet à Ophélie".

girafeA&O

Je m’écarte, ahuri. Ils font attendre un peu le départ du bus pour terminer leur négociation. Et enfin ils montent à bord, souriants, triomphants : "On l’a eu à 27$. On était à 25, mais les autres (artisans) ne voulaient pas et ils se sont engueulés, alors on est remontés un peu". Je suis sans voix. Ils ont réussi à acquérir cet objet (voir la photo) que l’artisan a probablement consacré des jours à produire, cela pour une somme ridicule (~16€ au cours actuel du $US), et ils n’ont pas l’ombre d’une arrière pensée. Ils ont réussi à priver cet homme de 23$ dont il a un sans doute un grand besoin, quand cette somme est pour eux presque négligeable, sans réaliser ce que cela a d'un peu monstrueux. Ils font cela en toute ingénuité, candeur, et indécence, j’ajouterais une pincée de cynisme pour Hamlet. Ils sont ravis de leur bonne affaire. J’ai honte pour eux, j’ai honte pour nous. Je bous et je serre les dents. Un incident n’arrangerait rien.
Retour chez Lorries peu après 15h30. Douche et rangement. Ensuite je rédige ces notes à l’extérieur sous l’auvent de ma chambre dans l’air tiède du milieu de l’après-midi, en buvant un café, et en observant les pintades domestiques de Lorrie que le chat s’amuse à terroriser. Je savoure infiniment le calme du jardin. Je n’irai pas à la présentation de la vidéo ce soir (20h). O&A y vont, ils me rapporteront le DVD. 19h30 discussion avec Lorrie sur les déshérités de la région de Vic Falls. Description dantesque. Tout ce qui est fringues et médicaments est bienvenu pour des gens qui n’ont rien, strictement rien, ni vêtements, ni soins, ni éducation. Je lui promets que je vais essayer d’organiser un passage d’équipements et médicaments via les volontaires, et voir avec d’autres associations ce qu’on peut faire.
O&A arrivent de la projection vidéo. Ils m’ont vu tomber à l’eau, disent-ils. Ça valait le déplacement donc. Dîner.
L’articulation de mon épaule droite me fait un mal de chien. Ça passera. 21h15 Retour à la chambre. Je trie les médicaments que je vais laisser ici.
J’appelle Magali. Ça passe cette fois. Scoop, elle se mourait d’inquiétude pour son vieux mari.
Réveillé vers 3h du mat’. Un peu dur. Peu et mal rendormi ensuite. Bof.

Lundi 28 septembre
Lumière à 5h30. Je note quelques souvenirs et impressions des jours précédents retrouvés dans ma rêverie matinale.
Petit dej’ à 7h. Solide pour tenir le coup. Le cuisinier est plus rapide qu’hier. O&A arrivent peu après moi. Dernier bavardage. Ils laissent leur girafe chez Lorrie, à défaut d’une solution pour le transport. Ils partent pour le Botswana ce matin, étape suivante de leur tour du monde. Brefs adieux et je file vers 8h pour une autre visite des chutes, à pied pour ne déranger personne (Lorrie m’a proposé de me conduire).
Pas mal de gens à pieds sur le chemin. En entrant en ville, un type m’aborde. Il a tout ce que peux souhaiter. "How about something to smoke ?" (shit) – “No thanks” – “How about a nice african girl ?”. Je ris, bien que ce ne soit pas drôle – “No thanks” – Le proxénétisme local montre le bout de son nez. Il abandonne.
Marche un peu longuette jusqu’à l’entrée du parc. Une fois à l’intérieur vers 8h45, je reprends la branche principale du circuit. Il fait grand beau. De grosses volutes de bruines montent du pied des cascades et fournissent au milieu proche un arrosage qui entretient son caractère de forêt tropicale. Je parcours lentement les stations d’observation en reprenant sous le soleil les photos du site. Il est déjà trop haut pour retrouver les beaux arcs-en-ciel d’hier. Dommage. Je repense avec nostalgie à cette dernière matinée avec les filles. Je prends mon temps pour les clichés dont je contrôle soigneusement l’exposition (attention aux zones grillées pour les falaises sombres avec cascade brillante). Le brouillard qui monte d’en bas est beaucoup plus fort qu’hier (Dieu sait pourquoi ?). Il occulte un peu ou beaucoup le paysage, mais ajoute aussi au mystère et à la poésie de la scène.

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Le phacochère et son compère ne sont pas au rendez-vous. Seuls les labours extensifs du premier dans la prairie signent sa présence. Un gonolek me fait encore un pied de nez, "Tchek-tchek-tchek-tuii". J’arrive quand même à l’avoir au Canon, mais sans zoom. Une troupe de singes verts me fait passer un très bon moment. Indifférents à ma présence, ils vaquent, et cueillent des fruits. Une mère épouille son petit sur l’asphalte du chemin. J’accumule les clichés.

babouin2

Ensuite c’est une troupe de babouins qui s’installe pour un moment autour de la première station. Un jeune mâle plastronne sur la console commémorative de Livingstone. Il me fournit un chouette premier plan sur fond de cascade. Il s’enfuit prestement lorsque s’approche un gros mâle adulte ombrageux, qui s’y installe à son tour, m’offrant quelques spectaculaires photos supplémentaires. Je traîne longtemps ma mélancolie dans cette relative fraîcheur. Je sors finalement du parc un peu avant midi.
Négociation d’une course en taxi pour remonter au village (1.5km), proposition: 10US$. "OK, I’ll walk" dis-je. Le chauffeur me retient. Discutons. J’accepte pour 4$, ce qui est raisonnablement généreux me semble-t-il. Il me pose devant le café où je m’installe après un bref tour de boutiques, pour une bière et un sandwich ciabata bacon et avocat. Très bon. Je me prélasse longtemps sous ce chapiteau agréable, et je le quitte vers 14h après un café, pour un passage au marché. Le harcèlement commercial reprend en toute vigueur. Je le décourage sans ménagement. Les vendeurs me reconnaissent. J’ai deux vieux jeans à troquer. Je cède à la pression souriante et courtoise d’un jeune très sympathique en achetant deux jolis bracelets en malachite pour mes filles (15$). Je le félicite pour la bonne affaire qu’il fait et nous nous quittons amicalement. Finalement j’aime bien cet exercice. Il permet de connaître un peu les gens, d’échanger des propos conviviaux sur les coutumes, les langues, les cultures, l’artisanat, etc…, et de sympathiser en général. Et je suis content de faire marcher leur commerce.
En examinant les étals, la bonne fée des grands-pères vient à mon secours. Un vendeur propose des petits boisseaux de piquants de porc-épic. J’en négocie trois pour 1$, qui remplaceront celui dont je me suis séparé sur le terrain. Mes loupiots vont être ravis.
Je passe un long moment à négocier un jean contre de grandes statuettes Masaï à la Giacometti. Echec, mon vendeur est trop exigeant et je n’ai pas assez envie des objets. Ramener du Zim des statuettes masaï est un peu une incongruité. Je suis aussi à court de dollars, j’ai oublié de faire le plein ce matin, et changer des euros est trop défavorable. Je veux acheter une grande calebasse en teck mais le vendeur préfère être payé en dollars (10$). Il viendra à 20h chez Lorrie. Cette histoire de troc commence à me barber furieusement. J’accepte de laisser un jean à un vendeur à qui j’ai déjà acheté des articles samedi, contre un couvert à salade en bois, bien que ce type m’inspire une certaine méfiance, il a vraiment l’air trop roublard, celui du brochet qui attend son gardon. Et je jette le second jean à la volée à un jeune vendeur sympa, frère je crois de celui qui va me livrer la calebasse, qui m’a plu par sa discrétion et qui respire la franchise, en lui disant "cadeau". Il me paie d’un sourire ravi et d’un regard joyeusement reconnaissant qui me sont infiniment plus précieux que tous les dollars du monde.
Le roublard me rattrape alors que je m’éloigne du marché et commence à me bassiner pour d’autres choses à troquer. Je me plante face à lui, je lui demande de me regarder bien en face, ce qu’il ne fait pas volontiers, et je lui dis qu’il faut qu’il arrête. "Game’s over !". Il a compris.
VicFalls Zut, plus de dollars, pas de taxi. Je pourrais sans doute en trouver un qui accepte d’être payé à l’arrivée. Mais pas envie de chercher. Je marche donc sous le cagnard une fois de plus. Et j’écope d’un nouveau vendeur de rue, genre gentil marginal, qui me propose des fumettes et autres délices. Je le décourage fermement. "Stop it now !". ça le fait rire joyeusement, et il entreprend de me donner une petite leçon de courtoisie africaine. Il s’appelle Joseph, il semble inoffensif, et il ne me lâche pas. Je le laisse parler, ce qui ne lui pose aucun problème. Il n’arrête pas. En chemin il aborde une fille, qu’il semble ne pas connaître, et qu’au bout d’un moment il veut me présenter. Elle est shona (une des deux ethnies principales du Zim, région de Harare) tandis que lui est ndebele (l’autre ethnie, région Budawago - il y a aussi l’ethnie tonga, minoritaire -). Elle file opportunément tout droit lorsque je dois tourner à droite. Lui joue à deviner où je vais. Il me sort des petits pendentifs montés en collier, niamy-niamy, girafe,… J’accepte de lui en prendre deux (pour 2$ !) ce qui me permettra de faire à mes loupiots une introduction à la mythologie locale (le Niamy-niamy est le dieu – aquatique – du fleuve Zambèze, si j’ai bien compris – tradition Tonga). Une fois arrivés, je vais chercher de quoi le régler et nous nous quittons amicalement. Je suis en nage et je file vite sous la douche.
Fin d’après-midi bucolique dans le jardin de Lorrie.
A 19h15 le bar de l’hôtel est plein. Je donne à Lorrie tous les médicaments que j’ai pu extraire de ma pharmacie, puis je me prends un scotch (c’est les vacances…) et je vais me poser sur le banc dehors pour prendre le frais et rêvasser. Au bout d’un moment Lorries surgit : "Michel, I was looking for you, I want you to meet somebody". Elle s’appelle Sharon et elle est impliquée dans les activités d’éducation des enfants qui n’en reçoivent pas ou si peu. Nous parlons longtemps, de nos actions respectives, et aussi collecte de fringues, médicaments, etc… Au final, elle me passe ses coordonnées et je lui promets que je vais coller un message à PU pour signaler cette possibilité de missions éducation dans la région de Vic Falls.
Puis elle doit partir avec son groupe d’amis. Je reviens au bar où Lorrie arrive avec à la main une sculpture en teck impressionnante, représentant un chasseur zimbabwéen avec une antilope sur les épaules, et son chien à ses pieds. Elle m’explique que le sculpteur a reçu dans l’œil un éclat de bois et que l’infection qui s’en est ensuivie s’est propagée et l’a tué. Elle me demande d’accepter ce cadeau en reconnaissance de ce que je fais pour eux, sous condition de ne jamais le vendre. Je suis d’autant plus gêné que je n’ai encore rien vraiment fait pour eux en dehors d’exprimer des intentions et collecter des infos et des contacts. Mais j’accepte, ému d’inspirer autant de confiance. Il reste à la mériter. Ce qui mérite bien une autre tournée de scotch…
Dîner de queue de bœuf avec riz et courgettes. Très bon. Discussion à table avec un client canadien qui part demain pour un rafting de 5 jours, et une anglaise qui a une maison près de Grasse et qui connaît le Mercantour. Je fais la pub de PU. Clive arrive à la table et la discussion revient sur le Zim et ses affreux problèmes. Il est ancien planteur de tabac ancien président de l’association des planteurs du Zim, sa ‘ferme’ incluait une école de 400 élèves, et il a dû partir le pistolet sur la tempe en 2002. Il raconte que les gens qui se sont appropriés son domaine ont ignoré les principes et les règles de la culture (division en parcelles, rotation des cultures) et que les sols sont maintenant irrémédiablement épuisés. Le pays était exportateur de tabac. Il n’exporte plus rien. Lui est maintenant employé chez Lorrie. Impressionnant raccourci de l’effondrement de ce pays.
Je quitte la table vers 21h30 et je demande à Lorrie si elle a préparé ma note d’hôtel. Son élocution montre qu’elle est bien trop éméchée pour s’acquitter de cette tâche ce soir. Ce sera donc pour demain. Je file boucler ma valise avec ma sculpture et ma calebasse.

Mardi 29 septembre
Fin de nuit difficile. Murphy strikes again. Je voyais venir le problème du fond de mon sommeil, que ma tripe en bataille perturbait crescendo. Et à 4h30, gong, j’ai une belle gastro qui se déclare. Evidemment, j’ai donné tous les médicaments à Lorrie hier soir. La situation est grave mais pas désespérée. Bizarrement j’ai une vague malaise respiratoire et je suis un peu nauséeux. Ça sent la grippe. Faisons avec.
Je traîne encore un peu au lit et à 5h30 je transfère mes photos, d’abord sur le PC, puis sur la clef USB. Double sauvegarde.
A 6h30 je vais voir Lorrie et récupérer des gélules de Tiorfan pour essayer d’enrayer ce qui pourrait devenir un gros cauchemar du voyageur. Le problème ne semble pas empirer. Je vais quand même avoir encore une ou deux urgences ensuite. Croisons les doigts.
Petit déjeuner avec les deux autres voyageurs. On parle éléphants. Ensuite je règle ma note d’hôtel, et vers 8h30, Maurice me dépose en ville pour mes dernières courses. T-shirts pour les loupiots, bijouterie artisanale. Je trouve une délicieuse robe d’été pour Elisa. Il faut racler le fond du tiroir à doublezons. Il n’en reste pas assez pour prendre la belle nappe décorée à la main avec un motif de girafes, que j’avais repérée. Je vais peut-être demHamlet à Lorrie de me prêter les 60$ et je lui rembourse demain par Western Union (déjà pratiqué). Nous verrons.
Achats expédiés en 15 mn. Retour à l’hôtel.
Je prends une dernière douche, je boucle les sacs et je me pose un moment face au beau jardin. Un employé nettoie la piscine. Sourires et petits signes réciproques. Un martin-pêcheur du Sénégal hier soir m’a fait des pieds de nez en ce lieu, en refusant de poser pour un portrait. Un peu avant l’heure je vais voir Lorrie pour les adieux, chaleureux. Embrassade. Georges et Clive sont là aussi. Puis le transport du DART arrive et je file. Le chauffeur (j’ai oublié son prénom) est la personne qui a retrouvé mon bagage égaré. Il me le rappelle. Je l’en félicite et l’en remercie.
A l’aéroport, je suis le premier à l’enregistrement. Longue attente. Pas fâché du tout parce que lorsqu’il ouvre, la file s’étend à l’extérieur du hall. Dans la file, trois voyageurs – deux vieux et un tout jeune, 20 ans – avec des boîtes longues, étranges, dans leurs bagages. Instruments de musique ? Non, fusils. Trois des généreux partenaires financiers du parc national de Hwange.
Je somnole un peu dans la salle d’embarquement. L’avion est à l’heure. J’ai une excellente fenêtre, mais le couvert nuageux m’empêchera d’en profiter. Au roulage un beau rapace nous accompagne, assez uniformément gris, dessus et dessous, bout des ailes noir et bien arrondi, petit miroir blanc au croupion, vol rapide puis glissé, que j’identifierai plus tard comme l’autour chanteur sombre (dark chanting goshawk) assez commun au Zim. Décollage.
Ma voisine me frôle volontiers de son bras gauche sur l’accoudoir. Nous bavardons pendant la deuxième moitié du vol. Elle est jeune, et blonde, et suisse, et elle gère une école de langue (pro-lingua ?) à Sion (là-bas au fond du Valais), et autre au Cap. Pourquoi pas. Donc navettes fréquentes. Elle s’est fait piquer une Swatch de luxe dans sa valoche il y a une semaine à JNB (heureusement, ça aurait pu être une Patek Philippe bas de gamme). C’est arrivé plusieurs fois à Lorrie. Recoupements préoccupants. Heureusement, j’ai pris la précaution de ne mettre aucun objet de ce type dans mon sac, mais qui n’est pas cadenassé. Le prix à payer c’est deux bagages cabine assez lourds.
A JNB, pratiquement pas d’attente au contrôle de l’immigration. Par contre récupération du bagage assez longuette. J’achète un petit cadenas pour fermer mon sac. Et je le fais emballer sous plastique avant d’aller l’enregistrer.
Ma gastro me fiche la paix. Mais je suis nauséeux et j’ai mal à l’estomac. La boutique hors taxe est sans intérêt. Enregistrement. Passage des contrôles. Je prends un café et une pâtisserie au bar. Mes symptômes de grippe s’accentuent. Je suis frileux.
Double contrôle avant l’embarquement. Quelle plaie.
Traitement de l’ensemble de la cabine à l’insecticide avant le décollage. "Sans danger et conforme aux règlements internationaux", dit le commandant de bord. On connaît, on a déjà entendu ça de nombreuses fois dans le passé pour des pesticides analogues. On sait ce qu'il en est résulté. Pas le choix. Après le décollage, je signale à l’hôtesse que j’ai un problème de santé qui pourrait être une grippe A peut-être. Elle me demande si ça va, vaguement moqueuse. Oui mais dites moi si vous voulez que je porte un masque préventivement. Elle s’en va et ne revient pas. Bon.
Dîner. J’ai du mal à finir mon champagne et je touche à peine au Chardonnay. Signe incontestable que ça ne va pas fort.
Cinéma à la carte. Je regarde "Looking for Eric". Un régal. Les personnages de Ken Loach sont toujours aussi bourrés de merveilleuse humanité.
Pas sommeil. Je trompe ma nostalgie en gribouillant quelques vers pour les filles. Je me prends au jeu, qui durera jusqu’à mon arrivée à Grenoble, et un même un peu après. Finalement je dors. Sommeil inconfortable. Je regarde l’heure vers 3h30. Coup d’œil dehors. Orion et Sirius veillent sur nous. Evocation inattendue et tellement bienvenue des bons moments de la mission. Nous survolons la Tunisie (Djerba). On sert le petit déjeuner. J’en laisse la moitié. J’ai la tripe ombrageuse et effervescente. Puis nous survolons la Sardaigne. J’ai oublié de prendre ma laine polaire et je me suis un peu gelé pendant tout le voyage.
Ma gastro redémarre de plus belle (plus de tiorfan).
Atterrissage enfin. JNB-CDG 5450 miles. Débarquement. Kilomètres de couloir habituels, pour aller du terminal E au terminal F en face (100m). Pas de pharmacie. J’attrape Le Monde et Libé en passant. On embarque rapidement. Vol sans histoire. L’hôtesse me trouve deux gélules salvatrices. Café bienvenu. Je dors un peu. Nappe de brouillard. Remise de gaz dans la procédure d’atterrissage à Lyon St Exupéry. Tour de piste et on recommence. C’est bon cette fois. Puis bagage, pharmacie, et navette express de 9h30 pour Grenoble. Je ne m’arrête pas au labo (la navette a un arrêt devant). Faut que je sois bien fatigué. Puis premier train pour Voiron où Jean vient me prendre pour me déposer à la maison. Magali rentre de l’île ce soir. Il est midi. Il fait beau.

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